Sculptaque servabant magicas animalia linguas.
Et ici les témoignages littéraires sont pleinement confirmés par les découvertes de la science moderne. Nous ne connaissons aucun alphabet proprement dit antérieur à celui des Phéniciens, et tous ceux dont il existe des monuments, ou qui se sont conservés en usage jusqu'à nos jours, procèdent plus ou moins directement du premier alphabet, combiné par les fils de Kenâ'an et répandu par eux sur la surface du monde entier.
1Comme type de l'alphabet sémitique de 22 lettres, inventé par les Phéniciens, nous ne pouvions choisir mieux que le plus ancien monument de cette écriture que l'on possède jusqu'ici, et en même temps le plus important au point de vue historique. C'est la stèle triomphale élevée par Mês'a, roi de Moab, à la suite de ses guerres contre le royaume de Yisraêl, en 896 avant J.-C., guerres racontées également, mais au point de vue des Hébreux, dans le chapitre III du IIe livre des Rois (IVe dans la Vulgate latine). Ce monument, découvert en 1869 par M. Clermont-Ganneau, à Dhibân dans l'ancien pays de Moab, est aujourd'hui l'un des plus précieux joyaux épigraphiques de notre Musée national du Louvre. Il a été l'objet des études réitérées de tous les maîtres de la science.
Nous en reproduisons en fac-similé la moitié supérieure, qui se traduit de la manière suivante, d'après MM. Clermont-Ganneau et Renan:
«Je suis Mês'a, fils de Kémoschgad, roi de Moab, le--Daïbonite. Mon père a régné sur Moab trente années, et moi j'ai régné--après mon père. Et j'ai construit ce haut-lieu à Kémôsch dans Qar'hah...--car il m'a sauvé de tous les agresseurs et m'a permis de regarder avec dédain tous mes ennemis.
'Omri--fut roi de Yisraêl et opprima Moab pendant de longs jours, car Kémôsch était irrité contre sa--terre. Et son fils lui succéda, et il dit, lui aussi: «J'opprimerai Moab; en mes jours je lui commanderai,--et je l'humilierai, lui et sa maison.» Et Yisraêl fut ruiné, ruiné pour toujours. Et 'Omri s'était emparé de la terre de--Meh-débâ, et il y demeura, lui [et son fils, et] son fils vécut quarante ans--et Kémôsch [l'a fait périr] de mon temps.
Alors je bâtis Ba'al Me'ôn, et j'y fis des... et je construisis--Qiriathaïm.
Et les hommes de Gad [demeuraient] dans le pays [de 'Atârôth] depuis un temps immémorial, et avait construit pour lui le roi--de Yisraêl la ville (de 'Atârôth). J'attaquai la ville et je la pris, et je tuai tout le peuple--de la ville, en spectacle à Kémôsch et à Moab, et j'emportai de là l'Ar(ièl de David, et je le traînai à terre) devant la face de Kémôsch, à Qeriôth, et j'y transportai les hommes de Scharôn et les hommes--de Ma'harôth.
Et Kémôsch me dit: «Va! prends Nébah sur Yisraêl.» Et--j'allai de nuit, et je combattis contre la ville depuis le lever de l'aube jusqu'à midi, et je [la] pris.»
Il faut noter sur ce monument, comme une particularité de paléographie unique, la façon dont les mots sont séparés par des points et les phrases par un trait vertical. C'est ce qui en a singulièrement facilité l'interprétation.
Dans le livre qui sera consacré à l'histoire des Israélites, nous reviendrons avec détail sur les événements relatés dans cette inscription et sur son importance historique hors de pair.
Nous reviendrons sur la question de l'alphabet phénicien, de son invention et de sa propagation, dans le livre de la présente histoire qui sera spécialement consacré à ce peuple. Nous étudierons alors comment les Kenânéens ont puisé parmi les phonétiques de l'écriture égyptienne, dans son type hiératique, les vingt-deux lettres dont ils firent leur alphabet. Nous montrerons comment, sauf le cunéiforme perse, tous les alphabets de l'univers procèdent de l'invention unique dont le foyer fut en Phénicie; nous établirons les différents courants de dérivation qui répandirent dans les directions les plus opposées l'usage de l'écriture purement alphabétique, et nous esquisserons alors la distribution et les caractères distinctifs des diverses familles d'écritures sorties de cette source, car il y en a d'aussi nettement délimitées que les familles de langues. Ici tous ces renseignements seraient moins bien à leur place. Nous avons voulu seulement y compléter l'ensemble des notions d'un caractère général, qui étaient indispensables à placer comme une sorte d'introduction en tête de nos récits d'histoire, en résumant, après avoir parlé des races et des langues, les phases originaires de l'art d'écrire jusqu'au moment où il atteignit à la perfection par l'invention de l'alphabet. C'était, d'ailleurs, comme le dernier chapitre de notre étude des origines de la civilisation. Celle-ci nous apparaîtra désormais constituée, au milieu de la pleine lumière de l'histoire, dans les annales des grandes nations de l'Orient antique, qui, désormais, rempliront les livres suivants de notre ouvrage.
FIN DE TOME PREMIER.