naissance même des premiers humains, produits sans avoir eu de pères, les plus vieilles traditions grecques, qui trouvaient déjà des sceptiques au temps où furent composées les poésies décorées du nom d'Homère, les faisaient sortir spontanément, ou par une action volontaire des dieux, de la terre échauffée ou bien du tronc éclaté des chênes. Cette dernière origine était aussi celle que leur attribuaient les Italiotes. Dans la mythologie scandinave, les dieux tirent les premiers humains du tronc des arbres, et la même croyance existait chez les Germains. On en observe des vestiges très formels dans les Vêdas ou recueils d'hymnes sacrés de l'Inde, et nous allons encore la trouver avec des particularités fort remarquables, chez les Iraniens de la Bactriane et de la Perse.

1 Médaillon d'une lampe romaine de terre-cuite. Prométhée modèle l'homme en argile à la façon d'un sculpteur. Minerve assiste à son travail, comme déesse des arts et de l'intelligence. Voy. plus loin, p. 36, un sarcophage du Musée du Capitole, qui retrace le même sujet avec plus de développement.

2 Médaillon d'une lampe romaine de terre-cuite.

La religion de Zarathoustra (Zoroastre) est la seule, parmi les religions savantes et orgueilleuses de l'ancien monde, qui rapporte la création à l'opération libre d'un dieu personnel, distinct de la matière primordiale. C'est Ahouramazda, le dieu bon et grand, qui a créé l'univers et l'homme en six périodes successives, lesquelles, au lieu d'embrasser seulement une semaine, comme dans la Genèse, forment par leur réunion une année de 365 jours; l'homme est l'être par lequel il a terminé son oeuvre. Le premier des humains, sorti sans tache des mains du créateur, est appelé Gayômaretan, «vie mortelle!» Les Écritures les plus antiques, attribuées au prophète de l'Iran, bornent ici leurs indications; mais nous trouvons une histoire plus développée des origines de l'espèce humaine dans le livre intitulé Boundehesch, consacré à l'exposition d'une cosmogonie complète. Ce livre est écrit en langue pehlevie, et non plus en zend comme ceux de Zarathoustra; la rédaction que nous en possédons est postérieure à la conquête de la Perse par les Musulmans. Malgré cette date récente, il relate des traditions dont tous les savants compétents ont reconnu le caractère antique et nettement indigène.

D'après le Boundehesch, Ahouramazda achève sa création en produisant à la fois Gayômaretan, l'homme type, et le taureau type, deux créatures d'une pureté parfaite, qui vivent d'abord 3,000 ans sur la terre, dans un état de béatitude et sans craindre de maux jusqu'au moment où Angrômainyous, le représentant du mauvais principe, commence à faire sentir sa puissance dans le monde. Celui-ci frappe d'abord de mort le taureau type; mais du corps de sa victime naissent les plantes utiles et les animaux qui servent à l'homme. Trente ans après, c'est au tour de Gayômaretan de périr sous les coups d'Angrômainyous. Cependant le sang de l'homme type, répandu à terre au moment de sa mort, y germe au bout de quarante ans. Du sol s'élève une plante de reivas, sorte de rhubarbe employée à l'alimentation par les Iraniens. Au centre de cette plante se dresse une tige qui a la forme d'un double corps d'homme et de femme, soudés entre eux par leur partie postérieure. Ahouramazda les divise, leur donne le mouvement et l'activité, place en eux une âme intelligente et leur prescrit «d'être humbles de coeur; d'observer la loi; d'être purs dans leurs pensées, purs dans leurs paroles, purs dans leurs actions.» Ainsi naissent Maschya et Maschyâna, le couple d'où descendent tous les humains.

La notion exprimée dans ce récit, que le premier couple humain a formé originairement un seul être androgyne à deux faces, séparé ensuite en deux personnages par la puissance créatrice, se trouve aussi chez les Indiens, dans la narration cosmogonique du Çatapatha Brâhmana. Ce dernier écrit est compris dans la collection du Rig-Vêda, mais très postérieur à la composition des hymnes du recueil. Le récit tiré par Bérose des documents chaldéens place aussi «des hommes à deux têtes, l'une d'homme et l'autre de femme, sur un seul corps, et avec les deux sexes en même temps,» dans la création première, née au sein du chaos avant la production des êtres qui peuplent actuellement la terre. Platon, dans son Banquet, fait raconter par Aristophane l'histoire des androgynes primordiaux, séparés ensuite par les dieux en homme et femme, que les philosophes de l'école ionienne avaient empruntée à l'Asie et fait connaître à la Grèce.

§2.--LE PREMIER PÉCHÉ.

L'idée de la félicité édénique des premiers humains constitue l'une des traditions universelles. Pour les Égyptiens, le règne terrestre du dieu Râ, qui avait inauguré l'existence du monde et de l'humanité, était un âge d'or auquel ils ne songeaient jamais sans regret et sans envie; pour dire d'une chose qu'elle était supérieure à tout ce qu'on pouvait imaginer, ils affirmaient «ne pas en avoir vu la pareille depuis les jours du dieu Râ.»

Cette croyance à un âge de bonheur et d'innocence par lequel débuta l'humanité se trouve aussi chez tous les peuples de race aryenne ou japhétique; c'est une de celles qu'ils possédaient déjà antérieurement à leur séparation, et tous les érudits ont depuis longtemps remarqué que c'est là un des points où leurs traditions se rattachent le plus formellement à un fond commun avec celles des Sémites, avec celles dont nous avons l'expression dans la Genèse. Mais chez les nations aryennes, cette croyance se lie intimement à une conception qui leur est spéciale, celle des quatre âges successifs du monde. C'est dans l'Inde que nous trouvons cette conception à son état de plus complet développement. Les choses créées, et avec elles l'humanité, doivent durer 12,000 années divines, dont chacune comprend 360 années des hommes. Cette énorme période de temps se divise en quatre âges ou époques: l'âge de la perfection ou Kritayouga; l'âge du triple sacrifice, c'est-à-dire du complet accomplissement de tous les devoirs religieux, ou Trêtayouga; l'âge du doute et de l'obscurcissement des notions de la religion, le Dvaparayouga; enfin l'âge de la perdition ou Kaliyouga, qui est l'âge actuel et qui se terminera par la destruction du monde. Chez les Grecs, dans Les travaux et les jours d'Hésiode, nous avons exactement la même succession d'âges, mais sans que leur durée soit évaluée en années et en supposant au commencement de chacun d'eux la production d'une humanité nouvelle; la dégénérescence graduelle qui marque cette succession d'âges est exprimée par les métaux dont on leur applique les noms, l'or, l'argent, l'airain et le fer. Notre humanité présente est celle de l'âge de fer, le pire de tous, bien qu'il ait commencé par les héros. Le mazdéisme zoroastrien admet aussi la théorie des quatre âges [34] et nous la voyons exprimée dans le Boundehesch, mais sous une forme moins rapprochée de celle des Indiens que chez Hésiode et sans le même esprit de désolante fatalité. La durée de l'univers y est de 12,000 ans, divisée en quatre périodes de 3,000. Dans la première tout est pur; le dieu bon, Ahouramazda, règne seul sur sa création, où le mal n'a pas encore fait son apparition; dans la seconde, Angrômainyous sort des ténèbres, où il était resté d'abord immobile, et déclare la guerre à Ahouramazda; c'est alors que commence leur lutte de 9,000 ans, qui remplit trois âges du monde. Pendant 3,000 ans, Angrômainyous est sans force; pendant 3,000 autres années, les succès des deux principes se balancent d'une manière égale; enfin le mal l'emporte dans le dernier âge, qui est celui des temps historiques; mais il doit se terminer par la défaite finale d'Angrômainyous, que suivra la résurrection des morts et la béatitude éternelle des justes rendus à la vie.