§ 4.--LE DÉLUGE.
La tradition universelle par excellence, entre toutes celles qui ont trait à l'histoire de l'humanité primitive, est la tradition du Déluge. Ce serait trop que de dire qu'on la retrouve chez tous les peuples, mais elle se reproduit dans toutes les grandes races de l'humanité, sauf pourtant une,--il importe de le remarquer,--la race noire, chez laquelle on en a vainement cherché la trace, soit parmi les tribus africaines, soit parmi les populations noires de l'Océanie. Ce silence absolu d'une race sur le souvenir d'un événement aussi capital, au milieu de l'accord de toutes les autres, est un fait que la science doit soigneusement noter, car il peut en découler des conséquences importantes [47].
Note 47:[ (retour) ] Voy. Schoebel, De l'universalité du Déluge, Paris, 1858.
Nous allons passer en revue les principales traditions sur le déluge éparses dans les divers rameaux de l'humanité. Leur concordance avec le récit biblique en fera nettement ressortir l'unité première, et nous reconnaîtrons ainsi que cette tradition est bien une de celles qui datent d'avant la dispersion des peuples, qu'elle remonte à l'aurore même du monde civilisé et qu'elle ne peut se rapporter qu'à un fait réel et précis.
Mais nous devrons d'abord écarter certains souvenirs légendaires que l'on a rapprochés à tort du déluge biblique et que leurs traits essentiels ne permettent pas d'y assimiler en bonne critique. Ce sont ceux qui se rapportent à quelques phénomènes locaux et d'une date historique relativement assez voisine de nous. Sans doute la tradition du grand cataclysme primitif a pu s'y confondre, amener à en exagérer l'importance; mais les points caractéristiques du récit admis dans la Genèse ne s'y retrouvent pas, et le fait garde nettement, même sous la forme légendaire qu'il a revêtue, sa physionomie restreinte et spéciale. Commettre la faute de grouper les souvenirs de cette nature avec ceux qui ont trait au déluge, serait infirmer la valeur des conséquences que l'on est en droit de tirer de l'accord des derniers, au lieu de la fortifier.
Tel est le caractère de la grande inondation placée par les livres historiques de la Chine sous le règne de Yao. Elle n'a aucune parenté réelle, ni même aucune ressemblance avec le déluge biblique; c'est un événement purement local et dont on peut parvenir, dans la limite de l'incertitude que présente encore la chronologie chinoise, quand on remonte au-delà du viiie siècle avant l'ère chrétienne, à déterminer la date, bien postérieure au début des temps pleinement historiques en Égypte et à Babylone [48]. Les écrivains chinois nous montrent alors Yu, ministre et ingénieur, rétablissant le cours des eaux, élevant des digues, creusant des canaux et réglant les impôts de chaque province dans toute la Chine. Un savant sinologue, Édouard Biot, a prouvé, dans un mémoire sur les changements du cours inférieur du Hoang-ho, que c'est aux inondations fréquentes de ce fleuve que fut due la catastrophe ainsi relatée; la société chinoise primitive, établie sur les bords du fleuve, eut beaucoup à souffrir de ses débordements. Les travaux de Yu ne furent autre chose que le commencement des endiguements nécessaires pour contenir les eaux, lesquels furent continués dans les âges suivants. Une célèbre inscription, gravée sur le rocher d'un des pics des montagnes du Hou-nan, serait, dit-on, un monument contemporain de ces travaux et par suite le plus antique spécimen de l'épigraphie chinoise, si elle était authentique, ce qui demeure encore douteux.
Note 48:[ (retour) ] D'après le système chronologique du Lih-taï-ki-ssé, les travaux de Yu pour réparer les désastres de l'inondation auraient été terminés en 2278 av. J.-C.; d'après celui des «Annales des Bambous» su Tchou-schou, en 2062.
Le caractère d'événement local n'est pas moins clair dans la légende de Botchica, telle que la rapportaient les Muyscas, anciens habitants de la province de Cundinamarca dans l'Amérique méridionale, bien que la fable s'y soit mêlée dans une beaucoup plus forte proportion à l'élément historique fondamental. Qu'y voyons-nous, en effet? L'épouse d'un homme divin ou plutôt d'un dieu nommé Botchica, laquelle s'appelait Huythaca, se livrant à d'abominables sortiléges pour faire sortir de son lit la rivière Funzha; toute la plaine de Bogota bouleversée par les eaux; les hommes et les animaux périssant dans cette catastrophe, quelques-uns seulement échappent à la destruction en gagnant les plus hautes montagnes. La tradition ajoute que Botchica brisa les rochers qui fermaient la vallée de Canoas et de Tequendama, pour faciliter l'écoulement des eaux; puis il rassembla les restes dispersés de la nation des Muyscas, leur enseigna le culte du Soleil et monta au ciel après avoir vécu 500 ans dans le Cundinamarca.
Des traditions relatives au grand cataclysme, la plus curieuse sans contredit est celle des Chaldéens. Elle a marqué d'une manière incontestable l'empreinte de son influence sur la tradition de l'Inde, et de toutes les narrations du déluge c'est celle qui se rapproche le plus exactement de la narration de la Genèse. Il est bien évident pour quiconque compare les deux récits, qu'ils ont dû n'en faire qu'un jusqu'au moment où les Téra'hites sortirent d'Our pour gagner la Palestine.
Nous possédons du récit chaldéen du Déluge deux versions inégalement développées, mais qui offrent entre elles un remarquable accord. La plus anciennement connue, et aussi la plus abrégée, est celle que Bérose avait tirée des livres sacrés de Babylone et comprise dans l'histoire qu'il écrivait à l'usage des Grecs. Après avoir parlé des neuf premiers rois antédiluviens, le prêtre chaldéen continuait ainsi: