Note 45:[ (retour) ] La magnifique composition en deux parties, retraçant sous des traits purement anthropomorphiques le mythe grec du combat des Dieux et des Géants, que nous reproduisons aux pages 52 et 53, décore les deux faces d'une amphore peinte à figures rouges, datant du siècle d'Alexandre-le-Grand, qui a été découverte dans l'île de Milo et fait partie des collections du Musée du Louvre. Les Géants y sont figurés comme des guerriers à l'aspect sauvage, vêtus de peaux de bêtes, armés de massues, de pierres ou de flambeaux allumés, d'autres avec le casque et le bouclier; une Amazone combat au milieu d'eux. Les dieux qui luttent contre eux sont: sur une face, Zeus qui pour lancer sa foudre est descendu de son char à quatre chevaux que conduit Nicé (la Victoire); Dionysos armé du thyse et monté dans un char que traînent deux panthères; Poséidon à cheval et brandissant son trident, puis, à pied; Apollon muni de l'arc et d'un flambeau allumé; Artémis en costume de chasseresse, avec l'arc et deux flambeaux; Athéné casquée, couverte de l'égide, armée du bouclier et de la lance; Héraclès coiffé de la peau de lion, qui, un genou en terre, lance ses flèches; enfin Hermès, reconnaissable à son pétase ailé, qui combat avec l'épée. Sur l'autre face, nous avons Arès et Aphrodite montés sur un même char à quatre chevaux, sur la croupe d'un desquels est posé Éros, qui tire de l'arc; les deux Dioscures à cheval, coiffés du chapeau thessalien; Adonis en costume asiatique, lançant des flèches; enfin Déméter et Perséphoné, vêtues de longues robes, qui combattent à pied, l'une avec son sceptre et un grand flambeau allumé, l'autre avec un glaive. Ces belles peintures ont été éditées pour la première fois en 1875, dans les Monuments grecs publiés par l'Association des études grecques.
La même idée de la victoire de nouveaux dieux qui supplantent les anciens se combine aussi manifestement avec le mythe cosmogonique fondamental dans les récits poétiques de la Titanomachie, bien distincte de la Gigantomachie, c'est-à-dire de la lutte que les dieux Olympiens soutiennent contre les Titans, auxiliaires de Cronos, et à la suite de laquelle ce dernier est détrôné, en même temps que les fils d'Ouranos et de Gaia sont précipités dans le Tartare. La localisation et la forme épique que ce récit revêt chez Hésiode ont été influencés par le souvenir d'une grande convulsion de l'écorce terrestre, produite par l'effort des feux souterrains, qui eut les contrées grecques pour théâtre et déjà les hommes pour témoins, sans doute celle que les géologues appellent le Soulèvement du Ténare, la dernière des crises plutoniennes qui ont bouleversé l'ancien monde et qui fit sentir ses effets du centre de la France jusqu'aux côtes de la Syrie. L'Italie, en effet, en fut brisée dans toute sa longueur, la Toscane éclata en volcans, les Champs Phlégréens s'enflammèrent, le Stromboli et l'Etna s'ouvrirent dans une première éruption. En Grèce, le Taygète se souleva au centre du Péloponnèse, de nouvelles îles, Mélos, Cimolos, Siphnos, Thermia, Délos, Théra, sortirent des flots bouillonnants de la mer Égée. Les hommes qui assistèrent à cette effroyable convulsion de la nature se crurent naturellement pris au milieu d'un combat des Titans issus de la mère chthonienne contre les puissances célestes, assistées d'autres forces terrestres en conflit avec les Titans, les Hécatonchires, et leur imagination se représenta ces adversaires tout puissants, les uns postés sur le sommet de l'Othrys, les autres sur le sommet de l'Olympe, cherchant réciproquement à s'écraser en se lançant des roches enflammées.
Mais dans le mythe de la Titanomachie, à la différence de la Gigantomachie, il y a aussi autre chose qu'une lutte des forces de la nature. Il faut également tenir compte de la donnée que les hommes sont issus du sang des Titans. La conception des fils d'Ouranos et de Gaia, précédant les dieux Olympiens, telle que nous la trouvons exprimée avec son complet développement dans la Théogonie d'Hésiode, a ceci de particulier, qu'à côté des personnifications des forces de la nature dans les quatre éléments, forces envisagées comme encore violentes, exubérantes et mal assujetties à un ordre régulier, nous y rencontrons les prototypes, non moins exagérés et imparfaitement réglés, comme énergie et comme stature, de l'humanité primitive, véritables représentants des géants des premiers âges, tels que les admettait la tradition chaldéenne. Je veux parler de Iapétos et de ses fils, Atlas, Ménoitios, Prométhée et Épiméthée, ancêtres et types symboliques de la race humaine, qui sont qualifiés de Titans comme leur père. La tradition qui se rapporte à eux est d'autant plus remarquable que la Bible accepte le Titan Iapétos de la légende grecque, en lui conservant son nom d'origine aryenne sous la forme Yapheth, comme un des fils de Noa'h et le père d'une des grandes races humaines, celle des Aryas. C'est spécialement au rameau de ce Iapétos que s'attache l'idée d'antagonisme avec les dieux Olympiens. Ménoitios, que son nom caractérise comme un parallèle du Manou des Indiens, un représentant de «l'homme» en général, est un contempteur des dieux, que Zeus foudroie et précipite dans le Tartare pour le punir de sa violence et de son impiété. Prométhée, avec son frère Épiméthée, est le protagoniste d'une série de mythes qui correspondent à l'histoire du premier péché dans la Genèse et qui attirent sur lui le châtiment de la colère de Zeus. Dans les récits arméniens de Mar Abas Katina et de Moïse de Khorène, Yapedosthê, le correspondant du Iapétos grec et du Yapheth biblique, est un géant, père de la race de géants à laquelle appartient le héros national Haïgh. Tous ces faits, dont il est impossible de méconnaître l'enchaînement, amènent à cette conclusion que la tradition qui liait une idée de violence, d'impiété, de révolte contre le ciel et de punition divine à la croyance que les premiers hommes avaient été démesurés de taille et de force, a eu sa part, autant que la notion des luttes primordiales des forces physiques, dans la naissance de la conception fondamentale de la Titanomachie, bien que la description épique d'Hésiode en efface complètement le côté humain.
Ce côté reste encore bien plus accentué dans une troisième fable de la même famille, que nous offre la tradition grecque, la fable des Aloades. Ici le caractère des antagonistes des dieux est absolument humain, quoique prodigieux; et Preller a été complètement dans le vrai quand il a rangé ce récit, non dans la classe des mythes naturalistes, mais dans celle des mythes qui ont trait aux origines de l'histoire des hommes. Les Aloades, représentés comme d'une taille gigantesque, sont fils d'Alôeus, le héros de l'aire à battre le blé, et d'Iphimédée, la terre féconde dont les productions donnent la force; on doit donc reconnaître en eux une personnification des premiers agriculteurs, et en même temps, enorgueillis de leur vigueur prodigieuse, de leur puissance et de leur richesse, ils se croient capables de tout, défient les dieux et se préparent à les détrôner [46]. Leur légende porte ainsi une empreinte qui conduit à en rechercher les origines dans le temps où les ancêtres de la race hellénique, vivant encore de la vie pastorale, regardaient avec inquiétude et hostilité les populations déjà fixées au sol, cultivant la terre et habitant des villes; c'est le même esprit qui fait que dans la Genèse le premier meurtrier, Qaïn, est agriculteur et constructeur de ville, tandis que sa victime, l'innocent Habel, mène l'existence de pasteur. Les Aloades sont, d'ailleurs, des constructeurs et des ingénieurs en même temps que des agriculteurs. Ils ne visent rien moins qu'à changer par leurs travaux la surface terrestre, faisant du continent la mer et de la mer un continent. On raconte même qu'ils ont commencé à élever une tour dont le sommet, dans leur projet, doit atteindre jusqu'au ciel, variante manifeste, et la seule que nous connaissions en Grèce, de la tradition de la Tour de Babel, telle que nous la lisons dans la Genèse et qu'elle existait dans le cycle chaldéo-babylonien des légendes sur les origines. C'est au milieu de ces entreprises insensées d'orgueil qu'ils sont foudroyés par les dieux et précipités dans le Tartare.
Note 46:[ (retour) ] Platon et Aristote citent les Aloades comme types du degré auquel peut atteindre l'arrogance humaine. Plus tard on les réunit aux autres géants et blasphémateurs des dieux.