Nous devons aussi, pour éviter des développements exagérés, laisser de côté ce qui a trait aux rapprochements que pourrait provoquer, avec les traditions d'autres peuples de l'antiquité, le récit biblique qui lie la construction de la première ville au premier meurtre, perpétré par un frère sur son frère. Car c'est encore une notion qui se retrouve presque partout, une de ces notions primitives, antérieures à la dispersion des grandes races civilisées et qu'elles ont conservées après leur séparation, que la tradition qui rattache une fondation de ville à un fratricide. Et on pourrait en suivre la trace depuis Qaïn bâtissant la première ville, 'Hanoch, après avoir assassiné Habel, jusqu'à Romulus fondant Rome dans le sang de son fils Rémus. On le verrait même s'élargir et donner naissance à une superstition d'un caractère plus général, qui a sa place dans les traditions populaires de toutes les nations et que le paganisme a trop souvent traduite en une pratique d'une révoltante barbarie, celle que l'établissement d'une ville doit être accompagnée d'une immolation humaine, que ses fondations réclament d'être arrosées d'un sang pur.
Une autre croyance universellement admise de l'antiquité était celle que les hommes des premiers âges dépassaient énormément par leur taille ceux qui leur ont succédé, de même que leur vie était infiniment plus longue.
Chez les Grecs, la notion de la taille gigantesque des premiers hommes était intimement liée à celle de leur atochthonie. L'Arcadien était quelquefois appelée Gigantis et la Lycie Gigantia, d'après le caractère attribué à leurs habitants primitifs. Des traditions sur une population de géants, nés de la terre, s'attachent à la partie méridionale de l'île de Rhodes et à Cos. Cyzique montrait sur son territoire une digue qu'elle prétendait construite par ces mêmes géants. Cette idée que les héros des origines étaient d'une taille gigantesque devient un lieu commun dans la poésie classique, et elle paraissait confirmée par les découvertes de débris de grands mammifères fossiles, que l'on prenait pour les ossements de héros. Bérose, d'après la tradition chaldéo-babylonienne, disait que les premiers hommes avaient été d'une stature et d'une force prodigieuses, et les représentait comme demeurant encore tels dans les premières générations après le déluge. C'est dans les récits de l'historien de la Chaldée et aussi dans les traditions nationales de l'Arménie, que Mar Abas Katina puisa sa narration sur les antiques géants de cette contrée et de la Mésopotamie, leurs violences et la guerre des deux plus terribles d'entre eux, Bel le Babylonien et Haïgh l'Arménien. Toutes les légendes arabes sont unanimes à représenter comme des géants les peuples primitifs et antésémitiques de la Péninsule arabique, les fils de 'Amliq et de 'Ad, nations éteintes dès une très haute antiquité, dont l'origine se perd dans la nuit des temps et qui ont laissé derrière elles un souvenir d'impiété et de violence.
On n'a donc pas lieu d'être surpris de trouver dans les récits antédiluviens de la Genèse [42] cette croyance populaire, dont la généralité atteste l'origine très ancienne, et que l'on peut hardiment ranger au nombre de celles qui s'étaient formées au temps où les grands peuples civilisés de la haute antiquité, encore voisins de leur berceau primitif, demeuraient dans un contact assez étroit pour avoir des traditions communes. Il est aujourd'hui scientifiquement prouvé qu'elle n'a pas de fondement réel, qu'elle est un simple produit de l'imagination, et ce ne sont pas les fables populaires ou les faits tératologiques individuels amassés confusément et sans critique par Sennert, par Dom Calmet et par quelques autres, qui peuvent aller à l'encontre de ce fait positif. Aussi haut que l'on remonte dans les vestiges de l'humanité, jusqu'aux races qui vivaient dans la période géologique quaternaire à côté des grands mammifères d'espèces éteintes, on constate que la taille moyenne de notre espèce ne s'est pas modifiée avec le cours des siècles et qu'elle n'a jamais excédé ses limites actuelles. Mais c'est ici le cas de se souvenir des paroles si sages et si profondes, que nous citions un peu plus haut, d'un des premiers théologiens catholiques de l'Allemagne contemporaine, proclamant que la lumière surnaturelle donnée par Dieu aux écrivains bibliques «n'avait pour but, comme la révélation en général, que la manifestation des vérités religieuses, non la communication d'une science profane,» et que sur ce terrain de la science les écrivains inspirés «ne se sont point élevés au-dessus de leurs contemporains, que même ils ont partagé les erreurs de leur époque et de leur nation.»
Note 42:[ (retour) ] IV, 4.
À la tradition des géants primordiaux se lie toujours une idée de violence, d'abus de la force et de révolte contre le ciel. «C'était, a dit M. Maury [43], une ancienne tradition que des hommes forts et puissants, dépeints par l'imagination populaire comme des géants, avaient attiré sur eux, par leur impiété, leur orgueil et leur arrogance, le courroux céleste. Les prétendus géants n'étaient probablement que les premiers humains qui abusèrent de la supériorité de leurs lumières et de leur force pour opprimer leurs semblables. Les connaissances dont ils étaient dépositaires parurent à des peuplades ignorantes et crédules une révélation qu'ils tenaient des dieux, des secrets qu'ils avaient ravis au ciel. Soit que ces géants se donnassent pour issus des divinités, soit que la superstition des peuples enfants les crût fils de celles-ci, ils passèrent pour être nés du commerce des immortels avec les femmes de la terre. Les prêtres, dépositaires exclusifs et jaloux des connaissances, enseignèrent par la suite que ces géants impies avaient été foudroyés par les dieux dont ils voulaient égaler la puissance. Sans doute que quelques grandes catastrophes qui mirent fin à la domination de ces tyrans, peut-être la révolution qui livra aux mains des prêtres le pouvoir qui appartenait auparavant aux chefs militaires, furent présentés comme des actes de la colère divine; quoi qu'il en soit, cette légende se répandit de bonne heure en Chaldée, et de là en Grèce.» Il y a plus d'une réserve à faire sur cette explication, qui suppose la généralité d'un fait spécial, les luttes des Kchatryas et des Brahmanes dans l'Inde [44] et le triomphe d'une caste sacerdotale puissamment organisée sur les guerriers, qu'elle finit par plier à sa domination. Les choses ne se sont certainement point passées de même chez la plupart des nations, et l'on a dû renoncer aujourd'hui au mirage d'une puissance mystérieuse et primitive des prêtres, dépositaires de toutes les connaissances, qui avait tant de crédit au temps où les idées systématiques de Creuzer régnaient dans la science des religions. Mais M. Maury a eu parfaitement raison de ne pas voir uniquement un mythe physique dans cette tradition si générale des géants primitifs, de leurs violences et de leurs impiétés. Il y a certainement là une part de souvenirs historiques, comme un écho et une représentation expressive du déchaînement de corruption et de brutalité sans frein, que la tradition biblique nous fait voir chez les dernières générations antédiluviennes, oublieuses de Dieu, au temps où «les géants étaient sur la terre,» état de choses hideux qui exista dans la réalité, puisque la conscience des hommes, en conservant la mémoire, fut unanime à en voir le châtiment divin dans le cataclysme qui frappa les populations chez lesquelles il s'était développé.
Note 43:[ (retour) ] Article Diable dans l'Encyclopédie nouvelle.
Note 44:[ (retour) ] Elles seront racontées en détail dans le livre de cette histoire consacré aux annales primitives de l'Inde.
Pour tous les peuples où existe la tradition du déluge, cette catastrophe terrible est l'effet de la colère céleste provoquée par les crimes des premiers hommes, lesquels, nous venons de le dire, sont généralement regardés comme des géants. Cette impiété des antédiluviens envers les dieux, aussi bien que la violence de leurs moeurs, sont en particulier très nettement indiqués dans la narration chaldéenne du cataclysme, parvenue jusqu'à nous dans un texte original, et qui offre une si étroite affinité avec celle de la Bible. La même notion de violence et d'impiété s'attache aussi aux générations gigantesques qui se produisent encore dans les premiers temps après le déluge. Bérose disait que «les premiers hommes (d'après le cataclysme), enorgueillis outre mesure par leur force et leur taille gigantesque, en vinrent à mépriser les dieux et à se croire supérieurs à eux,» et c'est à cette violente impiété qu'il rattachait la tradition de la Tour de Babel et de la confusion des langues. Mar Abas Katina, qui combina dans son livre les récits populaires des Arméniens sur leurs origines et les données historiques de la littérature gréco-babylonienne, racontait à son tour: «Quand la race des hommes se fut répandue sur toute la surface de la terre, des géants d'une force extraordinaire vivaient au milieu d'elle. Ceux-ci, toujours agités de fureur, tiraient le glaive chacun contre son voisin et luttaient continuellement pour s'emparer de la domination.»
La tradition, non-seulement de l'existence des géants primitifs, mais aussi de leur violence désordonnée, de leur rébellion contre le ciel et de leur châtiment, est une de celles qui sont communes aux Aryas comme aux Sémites et aux Kouschites. Mais dans l'exubérance de végétation mythologique à laquelle s'est laissé aller, par une pente naturelle, le génie des nations aryennes, cette tradition d'histoire primitive se combine et se confond d'une manière souvent inextricable avec les mythes purement naturalistes qui dépeignent les luttes de l'organisation de l'univers, entre les dieux célestes et les personnifications des forces telluriques. Aussi serait-il imprudent de suivre l'historien juif Josèphe, et un certain nombre d'interprètes modernes, en établissant un rapprochement entre les indications de la Genèse sur les géants antédiluviens et sur la violence dont toute la terre était remplie avant le déluge, d'une part, et la Gigantomachie des Hellènes, d'autre part. Ce dernier mythe, en effet, est exclusivement naturaliste; le génie plastique de la Grèce a beau étendre aux personnages des Géants, nés de la Terre, son anthropomorphisme habituel [45], ils demeurent absolument étrangers à l'humanité, ne cessent pas d'être uniquement des représentants de forces de la nature, et aucun mythologue sérieux n'a jamais eu l'idée de rapporter la Gigantomachie au cycle des traditions sur les origines de l'histoire humaine. Il en est de même de la lutte des Asouras contre les Dêvas ou dieux célestes, mythe qui est dans l'Inde le pendant de celui de la Gigantomachie chez les Hellènes; la lutte y est également toute physique; c'est au sein de la nature qu'elle se produit, et si l'on devait y chercher une certaine part de souvenir d'un événement historique de l'antiquité primitive, ce ne pourrait être que le triomphe des dieux célestes et lumineux des Aryas, sur les dieux sombres et chthoniens d'une population antérieure, lesquels, vaincus, passent à l'état de démons.