En Égypte, les premiers temps de l'existence de l'humanité sont marqués par les règnes des dieux sur la terre. Les fragments de Manéthon, relatifs à ces premières époques, nous sont parvenus dans un tel état d'altération qu'il est difficile d'établir d'une manière certaine combien cet auteur admettait au juste de règnes divins. Mais les lambeaux parvenus jusqu'à nous du célèbre Papyrus historique de Turin, qui contenait une liste des dynasties égyptiennes tracée en écriture hiératique, semblent indiquer formellement que le rédacteur de ce canon portait à dix les dieux qui au commencement avaient gouverné les hommes.

Cette répétition constante, chez tant de peuples divers, du même nombre dix est on ne saurait plus frappante. Et cela d'autant plus qu'il s'agit incontestablement d'un nombre rond et systématiquement choisi. Nous en avons la preuve quand nous voyons dans la Genèse, au chapitre XI, ce même chiffre de dix se répéter pour les générations postdiluviennes de Schem à Abraham, ou plutôt, car la donnée de la version des Septante, qui compte ici un nom de plus que l'hébreu, paraît mieux représenter le plus ancien texte, pour les générations de Schem à Tera'h, père de trois fils, chefs de races [39] de la même façon que Noa'h, le dixième patriarche à partir d'Adam. Et il paraît que dans le livre où Bérose exposait les traditions chaldéennes, les dix premières générations après le déluge formaient un cycle, une époque sans doute encore entièrement mythique, faisant pendant aux dix règnes antédiluviens. Cependant on chercherait vainement à rattacher le choix de ce nombre dix à quelqu'une des spéculations raffinées des philosophies religieuses du paganisme sur la valeur mystérieuse des nombres. Ce n'est pas dans ce stage postérieur, et déjà bien avancé, du développement humain que la tradition des dix patriarches antédiluviens prend sa racine. Elle nous reporte bien plus haut, à une époque réellement primitive, où les ancêtres de toutes les races chez lesquelles nous l'avons retrouvée vivaient encore rapprochés les uns des autres, assez en contact pour expliquer cette communauté de traditions, et ne s'étaient pas éloignés en se dispersant. Cette époque, dans la marche progressive des connaissances, est celle où dix était le nombre le plus haut auquel on sût atteindre, par suite le nombre indéterminé, celui qui servait pour dire «beaucoup,» pour exprimer la notion générale de pluralité. C'est le stage où de la numération quinaire primitive, donnée par les doigts de la main, on passa à la numération décimale, basée sur le calcul digital des deux mains, laquelle est demeurée, pour presque tous les peuples, le point de départ des computs plus complets et plus perfectionnés qui arrivent à ne plus connaître de limite à la multiplication infinie ni à la division infinie. Or, il importe de remarquer que c'est précisément jusqu'à dix qu'existent les affinités incontestables des noms de nombres égyptiens et sémitiques, et qu'également, s'il y a une parenté entre les mêmes noms dans les langages des Aryens et dans ceux des Sémites, elle est aussi restreinte dans cette limite.

Note 39:[ (retour) ] Abram, Na'hor et 'Haran.

On voit à quelle énorme antiquité dans le passé primitif de l'humanité nous replace la tradition biblique sur les patriarches antérieurs au déluge, comparée aux traditions parallèles qui dérivent incontestablement de la même source.

Maintenant la généalogie des Qaïnites nous offre sept noms depuis Adam jusqu'à Lemech, père de trois chefs de races comme Noa'h, et nous avons constaté plus haut que la généalogie de la descendance d'Adam par Scheth présente des traces manifestes d'un travail systématique, qui, de sept noms parallèles à ceux de la lignée qaïnite, l'a portée à dix [40]. De même, les Paradhâtas de la tradition iranienne sont sept à partir de Yima, qui était originairement le premier homme; ils sont devenus dix seulement quand avant Yima l'on a placé Gayômarétan, par un doublement analogue à celui que la généalogie biblique nous offre avec Adam et Enosch. En Égypte, si le système du rédacteur du Papyrus de Turin a admis dix rois divins, ceux qui étaient le plus généralement adoptés dans les grands centres sacerdotaux comme Thèbes et Memphis, en comptaient sept. Dans la tradition chaldéenne, la donnée de six révélations divines successives avant le déluge mérite une sérieuse attention, car ce nombre et la manière dont elles se produisent est de nature à faire fortement soupçonner que primitivement on devait en compter une par règne ou par génération jusqu'au patriarche du vivant duquel se produisait le cataclysme.

Note 40:[ (retour) ] En revanche, l'addition des trois fils de Lamech fait qu'il y a en tout dix noms enregistrés jusqu'au déluge du côté des Qaïnites, comme du côté des Schethites, ces dix noms se répartissant seulement sur dix générations dans la lignée du Qaïn.

Tous ces faits sont autant d'indices de ce qu'a déjà entrevu Ewald, que l'on a varié entre les chiffres sept et dix, comme nombre rond des ancêtres antédiluviens. Les Indiens aussi substituent quelquefois dans ce cas le nombre sept au nombre dix, et c'est ainsi que nous les voyons admettre à l'origine sept Maharschis ou «grands saints ancêtres,» et sept Pradjâpatis, «maîtres des créatures» ou pères primordiaux [41]. De ces deux nombres entre lesquels la tradition flottait, l'influence des Chaldéo-Babyloniens a puissamment contribué à faire définitivement prédominer celui de dix. Ils s'y étaient, en effet, attachés d'une façon toute particulière en vertu d'un système calendaire dont l'étude ne saurait trouver ici sa place, mais sur lequel nous reviendrons dans le livre de cette histoire qui traitera spécialement de la Chaldée et de l'Assyrie.

Note 41:[ (retour) ] Multipliant ce chiffre de sept par celui de trois âges du monde, on arrive à compter vingt et un Pradjâpatis.