que le poisson divin sauve du déluge; c'est un personnage différent, roi des Dâsas, c'est-à-dire des pêcheurs, Satyavrata, «l'homme qui aime la justice et la vérité,» ressemblant d'une manière frappante au 'Hasisadra de la tradition chaldéenne. Et la version pourânique de la légende du déluge n'est pas à dédaigner, malgré la date récente de sa rédaction, malgré les détails fantastiques et souvent presque enfantins dont elle surcharge le récit. Par certains côtés, elle est moins aryanisée que la version du Brâhmana et que celle du Mahâbhârata; elle offre surtout quelques circonstances omises dans les rédactions antérieures et qui pourtant doivent appartenir au fonds primitifs, puisqu'elles se retrouvent dans la légende babylonienne, circonstances qui sans doute s'étaient conservées dans la tradition orale, populaire et non brahmanique, dont les Pourânas se montrent si profondément pénétrés. C'est ce qu'a remarqué déjà Pictet; qui insiste avec raison sur le trait suivant de la rédaction du Bhâgavata-Pourâna: «Dans sept jours, dit Yischnou à Satyavatra, les trois mondes seront submergés par l'océan de la destruction.» Il n'y a rien de semblable dans le Brâhmana ni dans le Mahàbhârata; mais nous voyons dans la Genèse [64] que l'Éternel dit à Noa'h: «Dans sept jours je ferai pleuvoir sur toute la terre;» et un peu plus loin nous y voyons encore: «Au bout de sept jours, les eaux du déluge furent sur toute la terre [65].» Il ne faut pas accorder moins d'attention à ce que dit le Bhâgavata-Pourâna des recommandations faites à Satyavrata par le dieu incarné en poisson, pour qu'il dépose les écritures sacrées en un lieu sûr, afin de le mettre à l'abri du Hayagrîva, cheval marin qui réside dans les abîmes, et de la lutte du dieu contre cet Hayagrîva qui a dérobé les Vêdas et produit ainsi le cataclysme en troublant l'ordre du monde. C'est encore une circonstance qui manque aux rédactions plus anciennes, même au Mahâbhârata; mais elle est capitale et ne peut être considérée comme un produit spontané du sol de l'Inde, car il est difficile d'y méconnaître, sous un vêtement indien, le pendant exact de la tradition de l'enfouissement des écritures sacrées à Sippara par 'Hasisadra, telle qu'elle apparaît dans la version des fragments de Bérose.

1D'après un bas-relief assyrien du palais de Nimroud (l'ancienne Kala'h), conservé au Musée Britannique.

Note 64:[ (retour) ] VII, 4.

Note 65:[ (retour) ] Genes., VII, 10.

C'est donc la forme chaldéenne de la tradition du déluge que les Indiens ont adoptée, à la suite d'une communication que les rapports de commerce entre les deux contrées rendent historiquement toute naturelle, et qu'ils ont ensuite développée avec l'exubérance propre à leur imagination. Mais ils ont dû adopter d'autant plus facilement ce récit de la Chaldée qu'il s'accordait avec une tradition que, sous une forme un peu différente, leurs ancêtres avaient apportées du berceau primitif de la race aryenne. Que le souvenir du déluge ait fait partie du fond premier des légendes de cette grande race sur les origines du monde, c'est, en effet, ce dont il n'est pas possible de douter. Car si les Indiens ont accepté la forme du récit de la Chaldée, si voisine de celle du récit de la Genèse, tous les autres rameaux de la race aryenne se montrent à nous en possession de versions pleinement originales de l'histoire du cataclysme, que l'on ne saurait tenir pour empruntées à Babylone ou aux Hébreux.

Chez les Iraniens, nous rencontrons dans les livres sacrés qui constituent le fondement de la doctrine du zoroastrisme et remontent à une très-haute antiquité; une tradition dans laquelle il faut reconnaître bien certainement une variante de celle du déluge, mais qui prend un caractère bien spécial et s'écarte par certains traits essentiels de celles que nous avons jusqu'ici examinées. On y raconte comment Yima, qui dans sa conception originaire et primitive était le père de l'humanité, fut averti, par Ahouramazda, le dieu bon, de ce que la terre allait être dévastée par une inondation destructrice. Le dieu lui ordonna de construire un refuge, un jardin de forme carrée, vara, défendu par une enceinte, et d'y faire entrer les germes des hommes, des animaux et des plantes pour les préserver de l'anéantissement. En effet, quand l'inondation survint, le jardin de Yima fut seul épargné, avec tout ce qu'il contenait; et l'annonce du salut y fut apportée par l'oiseau Karschipta, envoyé d'Ahouramazda.

Les Grecs avaient deux légendes principales et différentes sur le cataclysme qui détruisit l'humanité primitive. La première se rattachait au nom d'Ogygès, le plus ancien roi de Béotie ou de l'Attique, personnage tout a fait mythique et qui se perd dans la nuit des âges; son nom paraît dérivé de celui qui désignait primitivement le déluge dans les idiomes aryens, en sanscrit âugha. On racontait que, de son temps, tout le pays fut envahi par le déluge dont les eaux s'élevèrent jusqu'au ciel, et auquel il échappa dans un vaisseau avec quelques compagnons.

La seconde tradition est la légende thessalienne de Deucalion. Zeus ayant résolu de détruire les hommes de l'âge de bronze, dont les crimes avaient excité sa colère, Deucalion, sur le conseil de Prométhée, son père, construit un coffre dans lequel il se réfugie avec sa femme Pyrrha. Le déluge arrive; le coffre flotte au gré des flots pendant neuf jours et neuf nuits, et est enfin déposé par les eaux au sommet du Parnasse. Deucalion et Pyrrha en sortent, offrent un sacrifice et repeuplent le monde, suivant l'ordre de Zeus, en jetant derrière eux «les os de la terre,» c'est-à-dire des pierres, qui se changent en hommes. Ce déluge de Deucalion est, dans la tradition grecque, celui qui a le plus le caractère de déluge universel. Beaucoup d'auteurs disent qu'il s'étendit à toute la terre et que l'humanité entière y périt. À Athènes, on célébrait en mémoire de cet événement, et pour apaiser les mânes des morts du cataclysme, une cérémonie appelé Hydrophoria, laquelle avait une analogie si étroite avec celle qui était en usage à Hiérapolis de Syrie, qu'il est difficile de ne pas voir ici une importation syro-phénicienne et le résultat d'une assimilation établie dès une haute antiquité entre le déluge de Deucalion et le déluge de 'Hasisadra, comme l'établit aussi l'auteur du traité Sur la Déesse syrienne [66]. Auprès du temple de Zeus Olympien, l'on montrait une fissure dans le sol, longue d'une coudée seulement, par laquelle on disait que les eaux du déluge avaient été englouties dans la terre. Là, chaque année, dans le troisième jour de la fête des Antesthéries, jour de deuil, consacré aux morts, c'est-à-dire le 13 du mois d'anthestérion, vers le commencement de mars, on venait verser dans le gouffre de l'eau, comme à Bambyce, et de la farine mêlée de miel, ainsi qu'on faisait dans la fosse que l'on creusait à l'occident du tombeau, dans les sacrifices funèbres des Athéniens.

Note 66:[ (retour) ] C'est encore en vertu de cette assimilation que Plutarque parle de la colombe envoyée par Deucalion pour voir si le déluge avait cessé, circonstance que ne mentionne aucun mythographe grec.