2Peinture d'un léctyhos décoré au trait rouge sur fond blanc, découvert à Athènes et conservé au Musée Britannique.
D'autres, au contraire, limitaient l'étendue du déluge de Deucalion à la Grèce. Ils disaient même que cette catastrophe n'avait détruit que la majeure partie de la population de la contrée, mais que beaucoup d'hommes avaient pu se sauver sur les plus hautes montagnes. Ainsi la légende de Delphes racontait que les habitants de cette ville, suivant les loups dans leur fuite, s'étaient réfugiés dans une grotte au sommet du Parnasse, où ils avaient bâti la ville de Lycorée. Cette idée qu'il y avait eu simultanément des sauvetages sur un certain nombre de points, fut inspirée nécessairement aux mythographes postérieurs par le désir de concilier entre elles les légendes locales de bon nombre d'endroits de la Grèce, qui nommaient comme le héros sauvé du déluge un autre que Deucalion. Tel était à Mégare l'éponyme de la ville, Mégaros, fils de Zeus et d'une des Nymphes Sithnides, qui, averti de l'imminence du déluge par les cris des grues, avait cherché un refuge sur le Mont Géranien. Tels étaient le Thessalien Cérambos, qui avait pu, disait-on, échapper au déluge en s'élevant dans les airs au moyen d'ailes que les Nymphes lui avaient données, ou bien Perirrhoos, fils d'Aiolos, que Zeus Naïos avait préservé du cataclysme à Dodone. Pour les gens de l'île de Cos, le héros sauvé du déluge était Mérops, fils d'Hyas, qui avait rassemblé sous sa loi dans leur île les débris de l'humanité, préservés avec lui. Les traditions de Rhodes faisaient échapper au cataclysme les seuls Telchines, celles de la Crète Jasion. A Samothrace, ce rôle de héros sauvé du déluge était attribué à Saon, que l'on disait fils de Zeus ou d'Hermès. Dardanos, que l'on fait arriver à Samothrace immédiatement après ces événements, vient de l'Arcadie, d'où il a été chassé par le déluge.
Dans tous ces récits diluviens de la Grèce, on ne saurait douter qu'à l'antique tradition du cataclysme qui avait fait périr l'humanité, tradition commune à tous les peuples aryens, se mêlent le souvenir plus ou moins précis de catastrophes locales, produites par des débordements extraordinaires des lacs ou des rivières, par la rupture des digues naturelles de certains lacs, par des affaissements de portions de rivages de la mer, par des ras de marée à la suite de tremblements de terre ou de soulèvements partiels du fond de la mer. Les Grecs racontaient que dans les âges primitifs leur pays avait été le théâtre de plusieurs de ces catastrophes; Istros en comptait quatre principales, dont une avait ouvert les détroits du Bosphore et de l'Hellespont, précipitant les eaux du Pont-Euxin dans la Mer Égée et submergeant les îles et les côtes voisines. C'est là manifestement le déluge de Samothrace, où les habitants qui parvinrent à se sauver ne le firent qu'en gagnant le plus haut sommet de la montagne qui s'y élève, puis, en reconnaissance de leur préservation, consacrèrent l'île toute entière, en entourant ses rivages d'une ceinture d'autels dédiés aux dieux. De même, la tradition du déluge d'Ogygès paraît bien se rapporter au souvenir d'une crue extraordinaire du lac Copaïs, inondant toute la grande vallée béotienne, souvenir que la légende a ensuite amplifiée, comme elle fait toujours, et qu'elle a surtout grossi par ce qu'elle a appliqué à ce désastre local les traits qui couraient dans les dires populaires sur le déluge primitif, qui s'était produit avant la dispersion et la séparation des ancêtres des deux races, sémitique et aryenne. Il est probable aussi que quelque événement survenu dans la Thessalie ou plutôt dans la région du Parnasse, a déterminé la localisation de la légende de Deucalion. Cependant celle-ci, comme nous l'avons déjà remarqué, garde toujours un caractère plus général que les autres, soit qu'on étende le déluge à toute la terre, soit qu'on ne parle que de la totalité de la Grèce.
Quoiqu'il en soit, on concilia les différents récits en admettant trois déluges successifs, celui d'Ogygès, celui de Deucalion et celui de Dardanos. L'opinion générale faisait du déluge d'Ogygès le plus ancien de tous, et les chronographes le placèrent 600 ans ou 250 environ avant celui de Deucalion. Mais cette chronologie était loin d'être universellement admise, et les habitants de Samothrace soutenaient que leur déluge avait précédé tous les autres. Les chronographes chrétiens du iiie et du ive siècle, comme Jules l'Africain et Eusèbe, adoptèrent les dates des chronographes hellènes pour les déluges d'Ogygès et de Deucalion, et les inscrivirent dans leurs tableaux comme des événements différents du déluge mosaïque, antérieur pour eux de mille ans à celui d'Ogygès.
En Phrygie, la tradition diluvienne était nationale comme en Grèce. La ville d'Apamée en tirait son surnom de Kibôtos ou «arche,» prétendant être le lieu où l'arche s'était arrêtée. Iconion, de son côté, avait la même prétention. C'est ainsi que les gens du pays de Milyas, en Arménie, montraient sur le sommet de la montagne appelée Baris les débris de l'arche, que l'on faisait aussi voir aux pèlerins sur l'Ararat, dans les premiers siècles du christianisme, comme Bérose raconte que sur les monts Gordyéens on visitait de son temps les restes du vaisseau de 'Hasisadra.
Dans le iie et le iiie siècle de l'ère chrétienne, par suite de l'infiltration syncrétique de traditions juives et chrétiennes, qui pénétrait jusque
dans les esprit encore attachés au paganisme, les autorités sacerdotales d'Apamée de Phrygie firent frapper des monnaies qui ont pour type l'arche ouverte, dans laquelle sont le patriarche sauvé du déluge et sa femme, recevant la colombe qui apporte le rameau d'olivier, puis, à côté, les deux mêmes personnages sortis du coffre pour reprendre possession de la terre. Sur l'arche est écrit le nom [Grec: NOÉ], c'est-à-dire la forme même que revêt l'appellation de Noa'h dans la version grecque de la Bible, dite des Septante. Ainsi, à cette époque, le sacerdoce païen de la cité phrygienne avait adopté le récit biblique avec ses noms mêmes, et l'avait greffé sur l'ancienne tradition indigène. Il racontait aussi qu'un peu avant le déluge avait régné un saint homme, nommé Annacos, qui l'avait prédit et avait occupé le trône plus de 300 ans, reproduction manifeste du 'Hanoch de la Bible, avec ses 365 ans de vie dans les voies du Seigneur.
1Le droit de cette monnaie porte l'effigie de Septime Sévère, empereur sous lequel elle a été frappée. Les inscriptions de la face ici gravée consistent d'abord, à l'exergue, dans le nom des Apaméens pour qui elle était émise, puis, autour du type, dans la date, exprimée sous cette forme: Artémas étant chargé de présider aux jeux pour la troisième fois.
Pour le rameau des peuples celtiques, nous trouvons dans les poésies bardiques des Cymris du pays de Galles, une tradition du déluge qui, malgré la date récente de sa rédaction, résumée sous la forme concise de ce que l'on appelle les Triades, mérite à son tour d'attirer l'attention. Comme toujours, la légende est localisée dans le pays même, et le déluge est compté au nombre des trois catastrophes terribles de l'île de Prydain ou de Bretagne, les deux autres consistant en une dévastation par le feu et une sécheresse désastreuse. «Le premier de ces événements, est-il dit, fut l'éruption du Llyn-llion ou «lac des flots,» et la venue, sur toute la surface du pays, d'une inondation, par laquelle tous les hommes furent noyés, à l'exception de Dwyfan et Dwyfach, qui se sauvèrent dans un vaisseau sans agrès; et c'est par eux que l'île de Prydain fut repeuplée.» «Bien que les Triades, sous leur forme actuelle, ne datent guère que du xiiie ou xive siècle, remarque ici Pictet [67], quelques-unes se rattachent sûrement à de très anciennes traditions, et, dans celle-ci, rien n'indique un emprunt fait à la Genèse. Il n'en est peut-être pas de même d'une autre Triade, où il est parlé du vaisseau Nefydd-Naf-Neifion, qui portait un couple de toutes les créatures vivantes quand le lac Llyn-Ilion fit éruption, et qui ressemble un peu trop à l'arche de Noé. Le nom même du patriarche peut avoir suggéré cette triple épithète d'un sens obscur, mais formée évidemment sur le principe de l'allitération cymrique. Dans la même Triade figure l'histoire fort énigmatique des boeufs à cornes de Hu le puissant, qui ont tiré du Llyn-Ilion l'Avanc (castor ou crocodile?), pour que le lac ne fit plus éruption. La solution de ces énigmes ne peut s'espérer que si l'on parvient à débrouiller le chaos des monuments bardiques du moyen âge gallois; mais on ne saurait douter, en attendant, que les Cymris n'aient possédé une tradition indigène du déluge.»