2D'après un bas-relief égyptien.

«Dit par la majesté de Râ: «Il y a une douleur cuisante qui me tourmente; qu'est-ce donc qui me fait mal?» Dit par la majesté de Râ: «Je suis vivant, mais mon coeur est lassé d'être avec eux (les hommes), et je ne les ai nullement détruits. Ce n'est pas là une destruction que j'aie faite moi-même.»

«Dit par les dieux qui l'accompagnent: «Arrière avec ta lassitude, tu as obtenu tout ce que tu désirais.»

Le dieu Râ se décide pourtant à accepter le secours des hommes de la nouvelle humanité, qui s'offrent à lui pour combattre ses ennemis et livrent une grande bataille, d'où ils sortent vainqueurs. Mais malgré ce succès, le dieu, dégoûté de la vie terrestre, se résout à la quitter pour toujours et se fait porter au ciel par la déesse Nout, qui prend la forme d'une vache. Là il crée un lieu de délices, les champs d'Aalou, l'Élysée de la mythologie égyptienne, qu'il peuple d'étoiles. Entrant dans le repos, il attribue aux différents dieux le gouvernement des différentes parties du monde. Schou, qui va lui succéder comme roi, administrera les choses célestes avec Nout; Seb et Noun reçoivent la garde des êtres de la terre et de l'eau. Enfin Râ, souverain descendu volontairement du pouvoir par une véritable abdication, s'en va faire sa demeure avec Tahout, son fils préféré, auquel il a donné l'intendance du monde inférieur.

Tel est cet étrange récit, «dans lequel, a très bien dit M. Naville, au milieu d'inventions fantastiques et souvent puériles, nous trouvons cependant les deux termes de l'existence telle que la comprenaient les anciens Égyptiens. Râ commence par la terre, et, passant par le ciel, s'arrête dans la région de la profondeur, l'Ament, dans laquelle il paraît vouloir séjourner. C'est donc une représentation symbolique et religieuse de la vie, qui, pour chaque Égyptien, et surtout pour un roi conquérant, devait commencer et finir comme le soleil. Voilà ce qui explique que ce chapitre ait pu être inscrit dans un tombeau.»

C'est donc la dernière partie du récit, que nous nous sommes borné à analyser très brièvement, l'histoire de l'abdication de Râ et de sa retraite, d'abord dans le ciel, puis dans l'Ament, symbole de la mort, qui doit être suivie d'une résurrection comme le soleil ressortira des ténèbres, c'est cette conclusion du récit qui en faisait tout l'intérêt dans la conception d'enseignement religieux sur la vie future, qui se déroulait dans la décoration des parois intérieures du tombeau de Sétî Ier.Pour nous, au contraire, l'importance du morceau réside dans l'épisode qui en forme le début, dans cette destruction des premiers hommes par les dieux, dont on n'a jusqu'à présent trouvé la mention nulle part ailleurs. Bien que le moyen de destruction employé par Râ contre les hommes soit tout différent, bien qu'il ne procède pas par une submersion mais par un massacre dont la déesse Tefnout ou Sekhet, à tête de lionne, la forme terrible de Hat'hor, est l'exécutrice, ce récit offre par tous les autres côtés une analogie assez frappante avec celui du déluge mosaïque ou chaldéen, pour qu'il soit difficile de ne pas l'en rapprocher, de ne pas y voir la forme spéciale, et très individuelle, que la même tradition avait revêtue en Égypte. Des deux côtés, en effet, nous avons la même corruption des hommes, qui excite le courroux divin; cette corruption, de part et d'autre, est châtiée par un anéantissement de l'humanité, décidé dans le ciel, anéantissement dont le mode seul diffère, mais auquel n'échappent, dans une forme et dans l'autre de la tradition, qu'un très petit nombre d'individus, destinés à devenir la souche d'une humanité nouvelle. Enfin, la destruction des hommes accomplie, un sacrifice expiatoire achève de calmer le courroux céleste, et un pacte solennel est conclu entre la divinité et la nouvelle race des hommes, qu'elle fait serment de ne plus anéantir. La concordance de tous ces traits essentiels me paraît primer ici la divergence au sujet de la manière dont la première humanité créée a été détruite. Et il faut encore observer ici la singulière parenté du rôle et du caractère que le narrateur égyptien prête à Râ, avec le rôle et le caractère que l'épopée d'Ourouk assigne au dieu Bel, dans le déluge de 'Hasisadra. «Les Égyptiens, dit M. l'abbé Vigouroux, avaient conservé la mémoire de la destruction des hommes, mais comme l'inondation était pour eux la richesse et la vie, ils altérèrent la tradition primitive; le genre humain, au lieu de périr dans l'eau, fut exterminé d'une autre manière, et l'inondation, ce bienfait de la vallée du Nil, devint à leurs yeux la marque que la colère de Râ était apaisée.»

«C'est un fait très digne de remarque, a dit M. Maury [69], de rencontrer en Amérique des traditions relatives au déluge infiniment plus rapprochées de celle de la Bible et de la religion chaldéenne, que chez aucun peuple de l'ancien monde. On conçoit difficilement que les émigrations qui eurent lieu très certainement de l'Asie dans l'Amérique septentrionale par les îles Kouriles et Aléoutiennes, et qui s'accomplissent encore de nos jours, aient apporté de semblables souvenirs, puisqu'on n'en trouve aucune trace chez les populations mongoles ou sibériennes [70], qui furent celles qui se mêlèrent aux races autochthones du Nouveau Monde.... Sans doute, certaines nations américaines, les Mexicains et les Péruviens, avaient atteint, au moment de la conquête espagnole, un état social fort avancé; mais cette civilisation porte un caractère qui lui est propre, et elle paraît s'être développée sur le sol où elle florissait. Plusieurs inventions très simples, telles que la pesée par exemple [71], étaient inconnues à ces peuples, et cette circonstance nous montre que ce n'était pas de l'Inde ou du Japon qu'ils tenaient leurs connaissances. Les tentatives que l'on a faites pour retrouver en Asie, dans la société bouddhique, les origines de la civilisation mexicaine, n'ont pu amener encore à un fait suffisamment concluant. D'ailleurs le Bouddhisme eût-il, ce qui nous paraît douteux, pénétré en Amérique, il n'eût pu y apporter un mythe qu'on ne rencontre pas dans ses livres [72]. La cause de ces ressemblances des traditions diluviennes des indigènes du Nouveau-Monde avec celle de la Bible, demeure donc un fait inexpliqué.» Je me plais à citer ces paroles d'un homme dont l'érudition est immense, précisément parce qu'il n'appartient pas aux écrivains catholiques et que, par conséquent, il ne saurait être suspect de se laisser aller dans son jugement à une opinion préconçue. D'autres, d'ailleurs, non moins rationalistes que lui, ont signalé de même cette parenté des traditions américaines, au sujet du déluge avec celles de la Bible et des Chaldéens.

Note 69:[ (retour) ] Article Déluge dans l'Encyclopédie nouvelle.

Note 70:[ (retour) ] Cependant le déluge tient une place importante dans les traditions cosmogoniques, d'un caractère franchement original, que Réguly a recueillies chez les Vogouls. On signale aussi un récit diluvien chez les Eulets ou Kalmouks, où il semble avoir pénétré avec le Bouddhisme.

Note 71:[ (retour) ] Ajoutons-y l'usage d'une lumière artificielle quelconque pour s'éclairer dans la nuit.