Note 72:[ (retour) ] Il faut pourtant remarquer que les missionnaires bouddhistes paraissent avoir introduit en Chine la tradition diluvienne de l'Inde; Gutzlaff affirme en avoir vu l'épisode principal représenté dans une très belle peinture d'un temple de la déesse Kouan-yin.
1Extrait de la gravure faite au siècle dernier (et reproduite par Humboldt dans ses Vues des Cordillères), d'après la copie d'un manuscrit indigène de Cholula, exécutée en 1566, par Pedro de los Rios, religieux dominicain qui, moins de cinquante ans après Cortez, s'adonna à la recherche des traditions des naturels comme étude nécessaire à ses travaux de missionnaire.
On y voit d'abord Coxcox dans sa barque de cyprès, flottant sur les eaux du déluge. Du milieu de ces eaux émerge le pic de la montagne de Colhuacan. Sur l'arbre qui couronne ce pic est posé un aigle, distribuant des langues aux premiers hommes issus de Coxcox; car ils avaient été d'abord privés de la parole. Ensuite, les ancêtres des diverses tribus des Aztèques se mettent en marche pour leur migration; chacun porte sur la tête les symboles hiéroglyphiques du nom de sa tribu. Leur première station est marquée à Cholula, qu'indique sa fameuse pyramide à degrés, surmontée d'un autel; auprès est un palmier, et derrière cet arbre on voit l'expression du nom de la localité en hiéroglyphes aztèques.
Le style de l'art barbare des Mexicains est très altéré dans cette reproduction d'une peinture dont l'original est malheureusement perdu. On peut s'en assurer en la comparant à la peinture originale du Codex Vaticanus, que nous plaçons à la p. 85. Mais malgré cette altération de style, l'authenticité parfaite du document est reconnue par un critique de la valeur et de l'autorité de Humboldt.
Les plus importantes de ces légendes diluviennes de l'Amérique sont celles du Mexique, parce qu'elles paraissent avoir eu une forme définitivement fixée en peintures symboliques et mnémoniques avant tout contact des indigènes avec les Européens. D'après ces documents, le Noa'h du cataclysme mexicain serait Coxcox, appelé par certaines populations Teocipactli ou Tezpi. Il se serait sauvé, conjointement avec sa femme Xochiquetzal, dans une barque, ou, suivant d'autres traditions, sur un radeau de bois de cyprès chauve (cupressus disticha). Des peintures retraçant le déluge de Coxcox ont été retrouvées chez les Aztèques, les Miztèques, les Zapotèques, les Tlascaltèques et les Méchoacanèses. La tradition de ces derniers, en particulier, offrirait une conformité plus frappante encore que chez les autres avec les récits de la Genèse et des sources chaldéennes. Il y serait dit que Tezpi s'embarqua dans un vaisseau spacieux avec sa femme, ses enfants, plusieurs animaux et des graines dont la conservation était nécessaire à la substance du genre humain. Lorsque le grand dieu Tezcatlipoca ordonna que les eaux se retirassent, Tezpi fit sortir de la barque un vautour. L'oiseau, qui se nourrit de chair morte, ne revint pas à cause du grand nombre de cadavres dont était jonchée la terre récemment desséchée. Tezpi envoya d'autres oiseaux, parmi lesquels le colibri seul revint, en tenant dans son bec une rameau de feuilles. Alors Tezpi, voyant que le sol commençait à se couvrir d'une verdure nouvelle, quitta son navire sur la montagne de Colhuacan.
Le plus précieux document pour la connaissance du système cosmogonique des Mexicains est celui que l'on désigne sous le nom de Codex Vaticanus, d'après la Bibliothèque du Vatican, où il est conservé. Ce sont quatre tableaux symboliques, résumant les quatre âges du monde qui ont précédé l'âge actuel. Le premier y est appelé Tlatonatiuh, «soleil de terre.» C'est celui des géants ou Quinamés, premiers habitants de l'Anahuac, qui finissent par être détruits par une famine. Le second, nommé Tlétonatiuh, «soleil de feu,» se termine par la descente sur la terre de Xiuhteuctli, le dieu de l'élément igné. Les hommes sont tous transformés en oiseaux et n'échappent qu'ainsi à l'incendie. Toutefois un couple humain trouve asile dans une caverne et repeuple l'univers après cette destruction. Pour le troisième âge, Ehécatonatiuh, «soleil de vent,» la catastrophe qui le termine est un ouragan terrible suscité par Quetzalcohuatl, le dieu de l'air. À de rares exceptions près, les hommes, au milieu de cet ouragan, sont métamorphosés en singes. Vient ensuite, comme quatrième âge, celui qu'on appelle Atonatiuh, «soleil d'eau.» Il se termine par une grande inondation, un véritable déluge. Tous les hommes sont changés en poissons, sauf un individu et sa femme, qui se sauvent dans un bateau fait du tronc d'un cyprès chauve. Le tableau figuratif représente Matlalcuéyé, déesse des eaux, et compagne de Tlaloc, le dieu de la pluie, s'élançant vers la terre. Coxcox et Xochiquetzal, les deux êtres humains préservés du désastre, apparaissent assis sur un tronc d'arbre et flottant au milieu des eaux. Ce déluge est représenté comme le dernier cataclysme qui ait bouleversé la face de la terre.
1A côté du tableau sont exprimés, en hiéroglyphes aztèques, le nom de cet âge du monde et les chiffres de sa durée: 10 x 400 + 10, c'est-à-dire 4010 ans.
La conception que nous venons de résumer offre, avec celle des quatre âges ou yougas de l'Inde, et celle des manvantaras, où alternent les destructions du monde et les renouvellements de l'humanité, une analogie singulière. Celle-ci est de telle nature qu'on est en droit de se demander si les Mexicains ont pu trouver de leur côté, et d'une manière tout à fait indépendante, une conception aussi exactement pareille à celle des Indiens, ou s'ils ont dû la recevoir de l'Inde par une voie plus ou moins directe. La tradition diluvienne et le système des quatre âges, dont cette tradition est inséparable au Mexique, nous placent donc en face du problème auquel on revient toujours forcément quand il s'agit des civilisations américaines, le problème de l'originalité plus ou moins absolue, plus ou moins spontanée, de ces civilisations, et des apports qu'elles ont pu recevoir de l'Asie, par des missionnaires bouddhistes ou d'autres, à une certaine époque. Dans l'état actuel des connaissances il est aussi impossible de résoudre ce problème négativement qu'affirmativement, et toutes les tentatives que l'on fait aujourd'hui pour le pénétrer sont beaucoup trop prématurées, ne peuvent conduire à aucun résultat solide.
Quoi qu'il en soit, la doctrine des âges successifs et la destruction de l'humanité du premier de ces âges par un déluge, se retrouvent dans le singulier livre du Popol-vuh, ce recueil des traditions mythologiques des indigènes du Guatemala, rédigé en langue quiché, postérieurement à la conquête, par un adepte secret de l'ancienne religion, découvert, copié et traduit en espagnol au commencement du siècle dernier par le dominicain Francisco Ximenez, curé de Saint-Thomas de Chuila. On y lit qu'après la création, les dieux, ayant vu que les animaux n'étaient capables ni de parler ni de les adorer, voulurent former les hommes à leur propre image. Ils en façonnèrent d'abord en argile. Mais ces hommes étaient sans consistance; ils ne pouvaient tourner la tête; ils parlaient, mais ne comprenaient rien. Les dieux détruisirent alors par un déluge leur oeuvre imparfaite. S'y reprenant une deuxième fois, ils firent un homme de bois et une femme de résine. Ces créatures étaient bien supérieures aux précédentes; elles remuaient et vivaient, mais comme des animaux; elles parlaient, mais d'une façon inintelligible, et elles ne pensaient pas aux dieux. Alors Hourakan, «le coeur du ciel,» dieu de l'orage, fit pleuvoir sur la terre une résine enflammée, en même temps que le sol était secoué par un épouvantable tremblement de terre. Tous les hommes descendus du couple de bois et de résine périrent, à l'exception de quelques-uns, qui devinrent les singes des forêts. Enfin les dieux firent avec du maïs blanc et du maïs jaune quatre hommes parfaits: Balam-Quitzé, «le jaguar qui sourit,» Balam-Agab, «le jaguar de la nuit,» Mahuentah, «le nom distingué,» et Iqi-Balam, «le jaguar de la lune.» Ils étaient grands et forts, ils voyaient tout et connaissaient tout, et ils remercièrent les dieux. Mais ceux-ci furent effrayés du succès définitif de leur oeuvre et eurent peur pour leur suprématie; aussi jetèrent-ils un léger voile, comme un brouillard, sur la vue des quatre hommes, qui devint semblable à celle des hommes d'aujourd'hui. Pendant qu'ils dormaient les dieux leur créèrent quatre épouses d'une grande beauté, et de trois naquirent les Quichés, Iqi-Balam et sa femme Cakixaha n'ayant pas eu d'enfants. Avec cette série d'essais maladroits des dieux pour créer les hommes, ce à quoi ils ne réussissent qu'après avoir été deux fois obligés de détruire leur oeuvre imparfaite, nous voici bien loin du récit biblique, assez loin pour écarter tout soupçon d'influence des prédications des missionnaires chrétiens sur cette narration indigène guatémalienne, où nous retrouvons toujours la croyance qu'une première race d'hommes a été détruite dans le commencement des temps par une grande inondation.
De nombreuses légendes sur la grande inondation des premiers âges ont été aussi relevées chez les tribus américaines demeurées à l'état sauvage. Mais par leur nature même ces récits peuvent laisser une certaine place au doute. Ce ne sont pas les indigènes eux-mêmes qui les ont fixés par écrit; nous ne les connaissons que par des intermédiaires qui ont pu, de très bonne foi, leur faire subir des altérations considérables en les rapportant, forcer presque inconsciemment leur ressemblance avec les données bibliques. D'ailleurs, ils n'ont été recueillis qu'à des époques tardives, quand les tribus avaient eu déjà des contacts prolongés avec les Européens et avaient vu vivre au milieu d'elles plus d'un aventurier qui avait pu faire pénétrer des éléments nouveaux dans leurs traditions. Ces récits ne devraient donc avoir qu'une bien faible valeur sans les faits, autrement positifs, que nous avons constatés au Mexique, au Guatemala et au Nicaragua, et qui prouvent l'existence de la tradition diluvienne chez les populations de l'Amérique avant l'arrivée des conquérants européens. Appuyées sur ces faits, les narrations diluviennes des tribus illettrées du Nouveau-Monde méritent d'être mentionnées, mais avec la réserve que nous venons d'indiquer.