La plus remarquable comme excluant, par sa forme même, l'idée d'une communication de la tradition par les Européens, est celle des Chéroquis. Elle semble une traduction enfantine du récit de l'Inde, avec cette différence, que c'est un chien qui s'y substitue au poisson, dans le rôle de sauveur de l'homme qui échappe au cataclysme.

«Le chien ne cessait pas pendant plusieurs jours de parcourir avec une persistance singulière les bords de la rivière, regardant l'eau fixement et hurlant comme en détresse. Son maître s'étant irrité de ces manoeuvres, lui ordonna d'un ton rude de rentrer à la maison; alors il se mit à parler et révéla le malheur qui le menaçait. Il termina sa prédiction en disant que son maître, et la famille de celui-ci, ne pourrait échapper à la submersion qu'en le jetant immédiatement à l'eau, lui chien, car il deviendrait alors leur sauveur. Qu'il s'en irait en nageant chercher un bateau pour se mettre à l'abri, avec ceux qu'il voulait faire échapper, mais qu'il n'y avait pas à perdre un moment, car il allait survenir une pluie terrible qui produirait une inondation générale, où tout périrait. L'homme obéit à ce que lui disait son chien; il fut ainsi sauvé avec sa famille, et ce furent eux qui repeuplèrent la terre.»

On prétend que les Tamanakis, tribus caraïbes des bords de l'Orénoque, ont une légende diluvienne, d'après laquelle un homme et une femme auraient seuls échappé au cataclysme en gagnant le sommet du mont Tapanacu. Là, ils auraient jeté derrière eux par-dessus leurs têtes des fruits de cocotier, d'où serait sortie une nouvelle race d'hommes et de femmes. Si le rapport est exact, ce que nous n'oserions affirmer, il y aurait là un bien curieux accord avec un des traits essentiels de l'histoire hellénique de Deucalion et Pyrrha.

Les explorateurs russes ont signalé l'existence d'une narration enfantine du déluge dans les îles Aléoutiennes, qui forment le chaînon géographique entre l'Asie et l'Amérique septentrionale, et à l'extrémité de la côte nord-ouest américaine, chez les Kolosches. Le voyageur Henry raconte cette tradition, qu'il avait recueillie chez les Indiens des grands lacs: «Autrefois le père des tribus indiennes habitait vers le soleil levant. Ayant été averti en songe qu'un déluge allait désoler la terre, il construisit un radeau, sur lequel il se sauva avec sa famille et tous les animaux. Il flotta ainsi plusieurs mois sur les eaux. Les animaux, qui parlaient alors, se plaignaient hautement et murmuraient contre lui. Une nouvelle terre apparut enfin; il y descendit avec toutes les créatures, qui perdirent dès lors l'usage de la parole, en punition de leurs murmures contre leur libérateur.» Selon le P. Charlevoix, les tribus du Canada et de la vallée du Mississipi rapportaient, dans leurs grossières légendes, que tous les humains avaient été détruits par un déluge, et qu'alors le Grand-Esprit, pour repeupler la terre, avait changé des animaux en hommes. Nous devons à J.-G. Kohl la connaissance de la version des Chippeways, pleine de traits bizarres et difficiles à expliquer, où l'homme sauvé du cataclysme est appelé Ménaboschu [73]. Pour savoir si la terre se dessèche, il envoie de son embarcation un oiseau, le plongeon; puis, une fois revenu sur le sol débarrassé des eaux, il devient le restaurateur du genre humain et le fondateur de la société.

Note 73:[ (retour) ] Ceci semble une altération du sanscrit Manou Vaivasvata.

Il était question, dans les chants des habitants de la Nouvelle-Californie, d'une époque très reculée où la mer sortit de son lit et couvrit la terre. Tous les hommes et tous les animaux périrent à la suite de ce déluge, envoyé par le dieu suprême Chinigchinig, à l'exception de quelques-uns, qui s'étaient réfugiés sur une haute montagne où l'eau ne parvint pas. Les commissaires des États-Unis, chargés de l'exploration des territoires du Nouveau-Mexique, lors de leur prise de possession par la grande République américaine, ont constaté l'existence d'une tradition pareille chez diverses tribus des indigènes de cette vaste contrée. D'autres récits du même genre sont encore signalés par d'autres voyageurs en diverses parties de l'Amérique du nord, avec des ressemblances plus ou moins accusées avec la narration biblique. Mais ils sont généralement indiqués d'une manière trop vague pour que l'on puisse se fier absolument aux détails dont ceux qui les rapportent les ont accompagnés.

Il n'est pas jusqu'à l'Océanie où l'on n'ait pensé retrouver, non dans la race des nègres pélagiens ou Papous [74], mais dans la race polynésienne, originaire des archipels de l'Australasie, la tradition diluvienne, mêlée à des traits empruntés aux ras de marée, qui sont un des fléaux les plus habituels de ces îles. Le récit le plus célèbre en ce genre est celui de Tahiti, que l'on a plus spécialement que les autres rattaché à la tradition des premiers âges. Mais ce récit, comme tous ceux de la même partie du monde où l'on a vu le souvenir du déluge, a revêtu le caractère enfantin qui est le propre des légendes des populations polynésiennes ou canaques, et d'ailleurs, comme l'a justement remarqué M. Maury, la narration de Tahiti pourrait s'expliquer très naturellement par le souvenir d'un de ces ras de marée si fréquents dans la Polynésie. Le trait le plus essentiel de tous les récits proprement diluviens fait défaut. «L'île de Toa-Marama, dans laquelle, suivant le récit de Tahiti, se réfugièrent les pêcheurs qui avaient excité la colère du dieu des eaux, Rouahatou, en jetant leur hameçon dans sa chevelure, n'a pas, dit M. Maury, de ressemblance avec l'arche [75].» Il est vrai qu'une des versions de la légende tahitienne ajoute que les deux pêcheurs se rendirent à Toa-Marama, non-seulement avec leurs familles, mais avec un cochon, un chien et un couple de poules, circonstance qui se rapproche fort de l'entrée des animaux dans l'arche. D'un autre côté, certains traits du récit des Fidjiens, surtout celui que pendant de longues années après l'événement on tint constamment des pirogues toutes prêtes pour le cas où il se reproduirait, se rapportent bien plus à un phénomène local, à un ras de marée, qu'au déluge universel.

Note 74:[ (retour) ] Sauf à Fidji, point où les Polynésiens ont été quelque temps établis au milieu des Mélaniens, et où ils n'ont été détruits par ceux-ci qu'après avoir infusé dans la population un élément assez marqué pour avoir fait des Fidjiiens une race mixte plutôt que purement noire.

Note 75:[ (retour) ] Remarquons cependant que, dans le mythe iranien de Yima, que nous avons rapporté plus haut, un enclos carré (vara), préservé miraculeusement du déluge, tient la place de l'arche de la Bible et du vaisseau de la tradition chaldéenne.

Cependant, si ces légendes se rattachaient exclusivement à des catastrophes locales, il serait singulier qu'elles se reproduisissent presque pareilles dans un certain nombre de localités fort éloignées les unes des autres, et que parmi les populations de l'Océanie elles n'existassent que là où se rencontre, ou du moins a pris pied pour quelque temps et laissé des vestiges incontestables de son passage, une seule race, la race polynésienne, originaire de l'archipel Malais, d'où ses premiers ancêtres n'émigrèrent que vers le IVe siècle de l'ère chrétienne, c'est-à-dire à une époque à laquelle, de proche en proche, par suite des rapports entre l'Inde et une partie de la Malaisie, la narration du déluge, sous sa forme indienne plus ou moins altérée, avait pu y pénétrer. Sans oser donc trancher d'une manière affirmative dans un sens ou dans l'autre cette question difficile, et peut-être à toujours insoluble, nous ne croyons pas que l'on puisse absolument rejeter l'opinion de ceux qui, dans les récits polynésiens, dont nous avons cité deux échantillons, veulent trouver un écho de la tradition du déluge, très affaibli, très altéré, plus inextricablement confondu que partout ailleurs avec le souvenir de désastres locaux d'une date peu éloignée.