La longue revue à laquelle nous venons de nous livrer, nous permet d'affirmer que le récit du déluge est une tradition universelle dans tous les rameaux de l'humanité, à l'exception toutefois de la race noire. Mais un souvenir partout aussi précis et aussi concordant ne saurait être celui d'un mythe inventé à plaisir. Aucun mythe religieux ou cosmogonique ne présente ce caractère d'universalité. C'est nécessairement le souvenir d'un événement réel et terrible, qui frappa assez puissamment l'imagination des premiers ancêtres de notre espèce, pour n'être jamais oublié de leur descendance. Ce cataclysme se produisit près du berceau premier de l'humanité, et avant que les familles-souches, d'où devaient descendre les principales races, ne fussent encore séparées; car il serait tout à fait contraire à la vraisemblance et aux saines lois de la critique d'admettre que, sur autant de points différents du globe qu'il faudrait le supposer, pour expliquer ces traditions partout répandues, des phénomènes locaux exactement semblables se seraient reproduits et que leur souvenir aurait toujours pris une forme identique, avec des circonstances qui ne devaient pas nécessairement se présenter à l'esprit en pareil cas.

Notons cependant que la tradition diluvienne n'est peut-être pas primitive, mais importée, en Amérique, qu'elle a sûrement ce caractère d'importation chez les rares populations de race jaune où on la retrouve; enfin que son existence réelle en Océanie, chez les Polynésiens, est encore douteuse. Restent trois grandes races auxquelles elle appartient sûrement en propre, qui ne se la sont pas empruntées les unes aux autres, mais chez lesquelles, cette tradition est incontestablement primitive, remonte aux plus anciens souvenirs des ancêtres. Et ces trois races sont précisément les seules dont la Bible parle pour les rattacher à la descendance de Noa'h, celles dont elle donne la filiation ethnique dans le chapitre X de la Genèse. Cette observation, qu'il ne me paraît pas possible de révoquer en doute, donne une valeur singulièrement historique, et précise à la tradition qu'enregistre le livre sacré, et telle qu'il la présente, si d'un autre côté elle doit peut-être conduire à lui donner une signification plus resserrée géographiquement et ethnologiquement. Et l'on ne saurait hésiter à reconnaître que le déluge biblique, loin d'être un mythe, a été un fait historique et réel, qui a frappé à tout le moins les ancêtres des trois races aryenne ou indo-européenne, sémitique ou syro-arabe, chamitique ou kouschite, c'est-à-dire des trois grandes races civilisées du monde ancien, de celles qui constituent l'humanité vraiment supérieure, avant que les ancêtres de ces trois races ne se fussent encore séparés et dans la contrée de l'Asie qu'ils habitaient ensemble.

§ 5.--LE BERCEAU DE L'HUMANITÉ POSTDILUVIENNE [76].

Le lieu où le récit biblique montre l'arche s'arrêtant après le déluge, le point de départ qu'elle assigne aux Noa'hides est «les montagnes d'Ararat.» À dater d'une certaine époque ce souvenir s'est appliqué à la plus haute montagne de la chaîne de l'Arménie, qui, dans le cours des migrations diverses dont ce pays a été le théâtre, a reçu en effet le nom d'Ararat, plus anciennement que le IXe siècle avant l'ère chrétienne, après avoir été désigné sous celui de Masis par les premiers habitants indigènes. La plupart des interprètes de l'Écriture Sainte ont adopté cette manière de voir, bien que d'autres, dans les premiers siècles du christianisme, préférassent suivre les données de la tradition chaldéenne rapportée par Bérose, laquelle mettait le lieu de la descente de Xisouthros ('Hasisadra) dans une partie plus méridionale de la même chaîne, aux monts Gordyéens, les montagnes du Kurdistan actuel, au nord-est de l'Assyrie. La montagne de Nizir, où la tradition de la sortie du vaisseau du patriarche sauvé du cataclysme est localisée par le récit déchiffré sur les tablettes cunéiformes de Ninive, que nous avons rapporté tout à l'heure, constituait la portion sud de ce massif. Sa situation par 36° de latitude est, en effet, déterminée formellement par les indications que fournit, dans ses inscriptions historiques, le monarque assyrien Asschour-naçir-abal au sujet d'une expédition militaire qu'il conduisit dans cette contrée. Il s'y rendit en partant d'une localité voisine d'Arbèles, en passant la rivière du Zab inférieur et en marchant toujours vers l'Orient.

Note 76:[ (retour) ] Sur cet ordre de traditions, voy. principalement d'Eckstein, De quelques légendes brahmaniques qui se rapportent au berceau de l'espèce humaine, Paris, 1856.--Renan, De l'origine du langage, 2e édition, p. 218-235.--Obry, Le berceau de l'espèce humaine selon les Indiens, les Perses et les Hébreux. Amiens, 1858.

Si l'on examine attentivement le texte sacré, il est impossible d'admettre que dans la pensée de l'écrivain de la Genèse l'Ararat du déluge fût celui de l'Arménie. En effet, quelques versets plus loin [77], il est dit formellement que ce fut en marchant toujours de l'est à l'ouest que la postérité de Noa'h parvint dans les plaines de Schine'ar. Ceci s'accorde beaucoup mieux avec la donnée de la tradition chaldéo-babylonienne sur la montagne de Nizir comme point de départ de l'humanité renouvelée après le cataclysme. Mais il faut remarquer que si l'on prolonge davantage dans la direction de l'Orient, par delà les monts Gordyéens, la recherche d'un très haut sommet, comme celui où l'arche se fixe, on arrive à la chaîne de l'Hindou-Kousch, ou plutôt, encore aux montagnes où l'Indus prend sa course. Or, c'est exactement sur ce dernier point que convergent les traditions sur le berceau de l'humanité chez deux des grands peuples du monde antique, qui ont conservé les souvenirs les plus nets et les plus circonstanciés des âges primitifs, les récits les plus analogues à ceux de la Bible et des livres sacrés de la Chaldée, je veux dire les Indiens et les Iraniens.

Note 77:[ (retour) ] Genes., XI, 2.

Dans toutes les légendes de l'Inde, l'origine des humains est placée au mont Mêrou, résidence des dieux, colonne qui unit le ciel à la terre. Ce mont Mêrou a plus tard été déplacé à plusieurs reprises, par suite du progrès de la marche des Aryas dans l'Inde; les Brahmanes de l'Inde centrale ont voulu avoir dans leur voisinage la montagne sacrée, et ils en ont transporté le nom d'abord au Kailâsa, puis au Mahâpantha (surnommé Soumêrou), et plus tardivement encore la propagation des doctrines bouddhiques chez les Birmans, les Chinois et les Singhalais, fit revendiquer par chacun de ces peuples le Mêrou pour leur propre pays. C'est exactement de même que nous voyons l'Ararat diluvien se déplacer graduellement, en étant fixé d'abord dans les monts Gordyéens, puis à l'Ararat d'Arménie. Mais le Mêrou primitif était situé au nord, par rapport même à la première habitation des tribus aryennes sur le sol indien, dans le Pendjâb et sur le haut Indus. Et ce n'est pas là une montagne fabuleuse, étrangère à la géographie terrestre; le baron d'Eckstein a complètement démontré son existence réelle, sa situation vers la Sérique des anciens, c'est-à-dire la partie sud-est du Thibet.

Mais les indications des Iraniens sont encore plus précises, encore plus concordantes avec celles qui résultent de la Bible, parce qu'ils se sont moins éloignés du berceau primitif, qui n'a pas pris par conséquent pour eux un caractère aussi nuageux. Les souvenirs si précieux sur les stations successives de la race, qui sont contenus dans un des plus antiques chapitres des livres attribués à Zoroastre [78], caractérisent l'Airyana Vaedja, point de départ originaire des hommes et particulièrement des Iraniens, comme une contrée septentrionale, froide et alpestre, d'où la race des Perses descendit au sud vers la Sogdiane [79]. Là s'élève l'ombilic des eaux, la montagne sainte, le Harâ Berezaiti du Zend-Avesta, l'Albordj des Persans modernes, du flanc duquel découle le fleuve non moins sacré de l'Arvand, dont les premiers hommes burent les eaux. Notre illustre Eugène Burnouf a démontré, d'une manière qui ne laisse pas place au doute, que le Harâ Berezaiti est le Bolor, ou Belourtagh, et que l'Arvand est l'Iaxarte ou plutôt le Tarim [80]. «Il est vrai, remarque M. Renan, que les noms de Berezaiti et d'Arvand ont servi plus tard à désigner des montagnes et des fleuves fort éloignés de la Bactriane: ou les trouve successivement appliqués à des montagnes et à des fleuves de la Perse, de la Médie, de la Mésopotamie, de la Syrie, de l'Asie-Mineure, et ce n'est pas sans surprise qu'on les reconnaît dans les noms classiques du Bérécynthe de Phrygie et de l'Oronte de Syrie.» Ce dernier est particulièrement curieux, car nous le lisons déjà dans les inscriptions égyptiennes de la XVIIIe et de la XIXe dynastie, et il n'a certainement pas été apporté dans la Syrie septentrionale par des populations aryennes, mais par les Sémites. Les faits que nous venons de citer sont le produit du déplacement que subissent toutes les localités de la géographie légendaire des premiers âges. «Les races, dit encore M. Renan, portent avec elles dans leurs migrations les noms antiques auxquels se rattachent leurs souvenirs, et les appliquent aux montagnes et aux fleuves nouveaux qu'elles trouvent dans les pays où elles s'établissent.» C'est ce qui est arrivé aussi au nom d'Ararat. M. Obry a fait voir que la montagne que les tribus aryennes regardaient comme le berceau sacré de l'humanité, avait originairement porté dans leurs souvenirs le nom d'Aryâratha, char des vénérables, «parce qu'à sa cime était censé tourner le char des sept Mahârschis brahmaniques, des sept Amescha-Çpentas perses et des sept Kakkabi chaldéens, c'est-à-dire le char des sept astres de la Grande-Ourse.» Ce nom d'Aryâratha est la source de celui d'Ararat, et c'est seulement plus tard que les premières tribus aryennes, qui vinrent en Arménie, le transportèrent au mont appelé aussi Masis. Ainsi la donnée biblique d'un Ararat primitif, situé très à l'est du pays de Schine'ar, coïncide exactement avec les traditions des peuples aryens.

Note 78:[ (retour) ] Voy. Ritter, Erdkunde, Asien, t. VIII, 1re partie, p. 29-31, 50-69.--Haug, Der erste Kapitel der Vendidâd, dans le tome V de Bunsen, Ægyptens Stelle.--Kiepert, dans le Bulletin de l'Académie de Berlin, décembre 1856.--Obry, Du berceau de l'espèce humaine, p. 61 et suiv.--Spiegel, Avesta, t. I, p. 4 et suiv.