Nous sommes ainsi amenés à mettre en regard des trois fils de Noa'h les trois fils de Thraetaona, qui leur correspondent dans les traditions religieuses de l'Irân, et les grandes races humaines telles que les reconnaissaient les Égyptiens [93].

BIBLE. | IRÂN. | ÉGYPTE.
| |
1. Schem. | 1. Çairima. | 2. 'Amou.
2. 'Ham | | 1. Rotou
3. Yapheth. | 3. Arya. | 4. Tama'hou
| 2. Toûra. |
| | 3. Na'hasiou

Note 93:[ (retour) ] Le chiffre qui précède chaque nom dans ce tableau, marque l'ordre de primogéniture qui lui est attribué dans le système auquel il appartient.

Les Sabiens ou Mendaïtes, dans leurs livres sacrés, parlent des trois frères Schoum, Yamin et Yaphet, mais on ne saurait dire si la tradition leur en vient de source babylonienne ou bien est chez eux le résultat d'une infiltration juive ou chrétienne. En revanche, dans les fragments de Bérose, qui, eux, représentent exactement les récits qui se lisaient dans les livres des Chaldéens, il est question de trois frères à demi divins, qui ont régné presque aussitôt après le déluge, et que dès les premiers siècles chrétiens les Pères de l'Église comparaient à Schem, 'Ham et Yapheth. Ce sont Cronos, Titan et Prométhée, que l'auteur des Chaldaïgues représentait comme trois frères ennemis se faisant la guerre. Malheureusement on n'a pas encore jusqu'à présent retrouvé de rédaction cunéiforme originale de cette histoire, qui fasse connaître quels étaient les noms assyriens que Bérose a ainsi traduits en grec, s'ils étaient identiques à ceux de la Genèse ou s'ils en différaient.

Moïse de Khorène, l'historien national de l'Arménie, développe un peu davantage le récit de l'hostilité des trois frères, en disant qu'il l'emprunte à Bérose; mais en employant pour désigner ses personnages des noms différents de ceux que nous lisons dans les fragments grecs de l'historien de Babylone. «Avant la construction de la tour et la confusion du langage des hommes, dit-il, mais après la navigation de Xisouthros jusqu'à l'Ararat, les trois frères Zerovan, Titan et Yapedosthê se partagèrent la domination de la terre. Et ils me semblent les mêmes que Schem, 'Ham et Yapheth. Quand ils se furent partagés l'empire de toute la surface terrestre, Zerovan, enflammé d'orgueil, voulut dominer sur les deux autres. Titan et Yapedosthê résistèrent à sa violence et lui firent la guerre, parce qu'il voulait instituer ses fils comme rois sur tous les hommes. Et pendant cette guerre, Titan occupa une partie des limites héréditaires de Zerovan. Alors leur soeur Astlik [94] s'interposa entre eux, calma par ses séductions leur querelle et les amena à convenir que Zerovan aurait la primauté. Mais les deux autres frères arrêtèrent, en se liant par des serments, qu'ils tueraient désormais tous les enfants mâles de Zerovan, pour éviter que sa postérité ne continuât sa domination. Pour réaliser ce projet, ils chargèrent quelques-uns des plus actifs parmi les compagnons de Titan de surveiller les accouchements des femmes. C'est ainsi qu'ils mirent à mort, conformément à leur serment, deux des enfants de Zerovan. Mais enfin Astlik, après s'être concertée avec les femmes de Zerovan, parvint à persuader à quelques-uns des serviteurs de Titan de laisser vivre les autres enfants et de les transporter dans l'Orient, sur la montagne de l'assemblée des dieux.»

Note 94:[ (retour) ] Cette mention d'une soeur à côté des trois frères, rappelle les enfants de Lemech dans la Genèse.

Moïse de Khorène n'a certainement pas pris ceci dans un texte écrit en grec, dans les extraits directs de l'ouvrage de Bérose. Sa source était déjà arménienne, et les noms grecs qui désignaient les personnages du mythe dans le livre du prêtre chaldéen contemporain des Séleucides, y étaient traduits et déguisés sous une forme tout iranienne. Zerovan est bien évidemment le zend zarvan, «temps,» et cette appellation s'est formée sur le modèle du Zrvâna-akarana, le Temps incréé, infini, des livres mazdéens. Yapedosthê est un superlatif (sanscrit djâpatista) du nom arien de Djâpati, «le chef de la race,» qui a été la source du biblique Yapheth; c'est donc «le chef de la race par excellence.» Cette formation confirme l'opinion d'Ewald et de Pictet, attribuant une origine aryenne au nom du personnage dont la Bible fait l'ancêtre des Aryas, nom connu du reste aussi dans la tradition grecque, tandis que ceux de Schem et de 'Ham sont purement sémitiques. Tout ceci doit être le résultat d'un travail, en partie basé sur des traditions encore existantes, que le récit traduit d'abord des tablettes chaldéennes en grec par Bérose aura subi à une certaine époque pour reprendre une forme orientale, en passant de nouveau du grec dans une des langues de l'Asie. Nous n'hésitons pas à rapporter un tel travail aux deux premiers siècles de l'ère chrétienne et aux savants de l'école d'Édesse, à laquelle appartenait certainement--bien qu'il ait prétendu attribuer une antiquité apocryphe à son livre--le Mar-Abas Katina dont Moïse de Khorène a fait son guide pour les époques antiques de l'histoire d'Arménie. Des noms grecs que Bérose avait employés, Titan n'a pas été changé; Cronos, par suite des idées d'antiquité prodigieusement reculée qui s'attachent toujours à ce nom, a été très naturellement remplacé par Zerovan; quant à Prométhée, l'échange de son nom avec celui de Yapedosthê est tout naturel, si l'on se souvient des mythes helléniques qui font de Prométhée le fils de Iapétos. En traduisant sous une forme grecque les noms de la tradition ethnologique que lui offraient les documents babyloniens, Bérose la rapprochait de la très antique tradition hellénique d'après laquelle Cronos et Iapétos étaient également deux Titans, fils d'Ouranos et de Gaia, et Iapétos devenait le père d'Atlas, de Menoitios (Manou), de Prométhée et d'Épiméthée, c'est-à-dire la souche de l'humanité primitive. L'emploi du nom de Prométhée par Bérose semble indiquer positivement que celui de Yapheth existait dans les traditions chaldéennes comme dans la Bible. Et, d'un autre côté, l'importance du cycle des fables relatives à Iapétos a été depuis longtemps reconnue par la science comme un des points de contact les plus frappants entre les mythes helléniques relatifs aux premiers âges et la narration de la Genèse. Au reste, il faut remarquer que chez les Grecs les Titans, en général, sont représentés comme les premiers éducateurs du genre humain, ou que, suivant d'autres légendes, les hommes sont issus du sang des Titans.

§ 7.--LA TOUR DES LANGUES.

Les traditions parallèles à celles de la Bible, que nous avons jusqu'à présent examinées, avaient un caractère véritablement universel; elles se retrouvaient dans tous les rameaux supérieurs de l'humanité Noa'hide; chez les peuples des races et des contrées les plus diverses. Il n'en est plus de même pour celle de la confusion des langues et de la Tour de Babel. Celle-ci a pour théâtre, dans la Bible, les plaines de Schine'ar ou de la Chaldée, et elle est particulière aux habitants de cette contrée ou aux peuples qui en sortirent à une époque historiquement appréciable.

Le récit de la Tour des langues existait dans les plus anciens souvenirs des Chaldéens, et il faisait aussi partie des traditions nationales de l'Arménie, où il était venu des nations civilisées du bassin de l'Euphrate et du Tigre. Mais nous ne trouvons rien de semblable ni dans l'Inde, ni dans l'Iran. Chez les Grecs seuls, nous constatons un trait manifestement parallèle, venu on ne sait par quelle voie, dans la légende des Aloades, que nous avons déjà racontée plus haut (p. 55), en parlant des traditions relatives aux géants. On prétend, en effet, qu'ils ont commencé à élever une tour dont le sommet, dans leur projet, doit atteindre jusqu'au ciel, lorsque les dieux, enfin las de leur arrogance et de leur audace, les foudroient et les précipitent dans le Tartare.