Manou le premier roi législateur, l'ordonnateur de la société humaine. Les rôles se sont ainsi intervertis de plusieurs manières entre les deux frères Manou et Yama, ce qui s'explique par leur identité primitive, que la science a établie d'une manière irréfragable. Tous deux représentent le premier homme, car il est dit de Yama que le premier il a passé par la mort pour entrer dans le royaume des Mânes. Minos aussi ne devient juge aux enfers qu'après sa mort, et il partage cet office avec Rhadamanthe, dont le nom signifie «celui qui brandit la verge,» épithète caractéristique du rôle de juge, que la poésie indienne donne à Yama. Il réunit ainsi dans sa personne les traits propres à ce dernier, et ceux du Manou de l'Inde et du Yima de l'Iran, rois et législateurs. En même temps, la transformation, que nous venons de saisir sur le fait, du premier homme qui a passé par la mort en un dieu qui règne sur le royaume des ombres, nous explique comment les Gaulois, au rapport de César, prétendaient tirer leur origine d'un dieu funèbre, que le Romain a traduit par Dis Pater ou Pluton.
1D'après les peintures d'un vase découvert à Canosa, dans l'ancienne Apulie. Minos est celui qui siège sur un trône du centre de la composition; Rhadamanthe, en costume asiatique (comme juge spécial des morts de l'Asie), se tient debout à sa droite; enfin Èaque est celui qui se voit assis à sa gauche.
Windischmann a encore retrouvé dans les traditions de l'Inde un autre personnage qui, par certains points, présente un remarquable parallélisme avec le Noa'h de la Bible. C'est Nahouscha qui, comme Manou, est une sorte de personnification symbolique de l'«homme,» idée exprimée par son nom même, et un ancêtre de l'humanité, que le Rig-Vêda appelle souvent «race de Nahouscha.» On le représente comme fils de Manou, comme spécialement adonné au culte de Soma, le dieu de la boisson enivrante qui, pour les Aryas primitifs, était le succédané du vin; ses biens deviennent la conquête de ce dieu. Ceci rappelle bien étroitement Noa'h plantant la vigne et s'enivrant du jus de son fruit [91]; et il semble que dans la Bible le patriarche Noa'h réunisse sur sa tête deux traditions qui dans l'Inde se divisent entre Manou et Nahouscha. Quant à l'assonnance entre les noms de Noa'h et de Nahouscha, elle n'est peut-être pas seulement fortuite, bien que ces deux appellations aient, l'une en hébreu, l'autre en sanscrit, des significations parfaitement déterminées et absolument différentes. Il est, au contraire, probable, que nous avons ici un nouvel exemple de la façon dont les noms des traditions primitives, en étant adoptés par des peuples de race différente, gardent le même son, la même physionomie extérieure, mais se différencient pourtant de façon à prendre un sens dans la langue de chacun de ces peuples, un sens qui s'éloigne du tout au tout d'une nation à l'autre, et qui n'est peut-être nulle part celui qu'avait réellement à l'origine le nom qui subit ces métamorphoses.
Note 91:[ (retour) ] Genes., IX, 20 et 21.
Je réserve pour le livre suivant l'étude du tableau des personnifications de peuples que la Genèse énumère comme descendues des trois fils de Noa'h, 'Ham, Schem et Vapheth, ainsi que de la signification ethnique qui en résulte pour chacun d'eux. Les trois fils de Noa'h sont, en effet, les ancêtres et les représentants des trois grandes races entre lesquelles se divise l'humanité postdiluvienne, la descendance du rénovateur de l'espèce humaine après le cataclysme. Mais sans entrer encore dans l'examen de cette question ethnographique, qui trouvera mieux sa place lorsque nous parlerons des principales races des hommes, de celles particulièrement qui ont leur place dans l'histoire ancienne de l'Orient, il importe de remarquer ici le parallélisme frappant qu'offrent, dans la façon dont elles se terminent, les deux généalogies bibliques des Schethites et des Qaïnites. Après Lemech, la lignée de Qaïn se divise entre trois chefs de races; celle de Scheth présente le même fait après Noa'h; et il est difficile de ne pas en voir encore un reflet dans la façon dont la généalogie biblique des descendants de Scheth par Arphakschad, à la fin de la période qui s'étend du déluge à Abraham, nous offre aussi la triple division des fils de Tera'h [92], chefs et pères des nations s'ils ne le sont plus de grandes races. La donnée fondamentale, plus nette que partout ailleurs dans les fils de Noa'h, est celle d'une répartition de l'humanité en trois familles ethniques. C'est aussi celle qu'admettaient les Égyptiens, pour qui les hommes formaient trois races, les 'Amou et les Tama'hou ou Ta'hennou, correspondant exactement aux familles de Schem et de Yapheth dans le récit biblique, et les Na'hasiou, c'est-à-dire les nègres. Il est vrai que les Égyptiens se mettaient à part de ces trois divisions de l'humanité, sous le nom de Rot, «la race» par excellence, s'attribuant une origine plus relevée que celle des autres hommes.
Note 92:[ (retour) ] Genes., XI, 26.
1D'après les peintures du tombeau du roi Séti Ier, à Thèbes. Les types de ces races se succèdent dans l'ordre suivant, en commençant par la gauche: Rot ou égyptienne, au teint rouge; 'Amou ou asiatique au teint jaune; Na'hasiou ou nègre; Tama'hou ou libyeo-européenne, au teint blanc et aux cheveux blonds.
Dans les antiques traditions iraniennes nous trouvons aussi la division tripartite des races humaines, personnifiées dans trois ancêtres issus d'un même père. Ce sont les fils de Thraetaona, l'un des premiers Paradhâtas, des héros des premiers jours de l'humanité, celui qui succède à la domination impie de Azhi-Dahâka, personnification terrestre du principe mauvais. Les anciens livres zends nomment ces trois frères, chefs de races, Çairima, Toûra et Arya, qui deviennent Selm, Tour et Eradj dans l'épopée traditionnelle de la Perse moderne. Çairima correspond au Schem de la Bible, dont son nom n'est qu'une variante; celui d'Arya s'applique à la même famille ethnique que Yapheth dans la Genèse. Mais à 'Ham, père d'une race avec laquelle les Iraniens n'avaient plus depuis longtemps de contact direct à l'époque où furent composés les livres sacrés du mazdéisme, ces livres substituent Toûra, personnification des peuples turcs, qui n'ont pas de représentant dans le tableau ethnographique du chapitre X de la Genèse, non plus que les nègres, l'une des races essentielles du système égyptien.