§ 1.--L'HOMME DES TEMPS GÉOLOGIQUES.
Nous avons écouté jusqu'à présent la grande voix de l'humanité racontant, dans la tradition sacrée et dans la tradition profane, les souvenirs qu'elle avait gardés de ses premiers âges. Il nous faut maintenant aborder un tout autre ordre d'informations, pour essayer de compléter les renseignements que l'on peut grouper dans l'état actuel sur l'existence primitive de l'homme. Ce sont désormais les pierres qui vont parler. Nous demanderons aux couches constitutives de notre sol les secrets qu'elles cachent dans leur sein; nous examinerons soigneusement les vestiges matériels qu'a laissés le passage des populations antérieures à toute histoire. Et nous pourrons ainsi placer, à côté des faits généraux transmis par la tradition, de nombreux détails sur la vie des premiers hommes, ainsi que sur les phases successives de leurs progrès matériels.
Il s'agit là d'une science toute nouvelle, qui n'a pas encore plus d'un quart de siècle d'existence et qu'on a appelée l'archéologie préhistorique. Comme toutes les sciences qui en sont encore à leurs débuts, elle est très orgueilleuse; elle prétend, du moins dans la bouche d'une partie de ses adeptes, bouleverser la tradition, en réduire à néant l'autorité et expliquer à elle seule tout le problème de nos origines. Ce sont là des prétentions bien hardies et qui ne se réaliseront jamais. Sans viser si haut, la science nouvelle, dans les vraies limites de ce qui lui est possible, a déjà un rôle assez considérable et assez brillant à remplir pour pouvoir s'en contenter. Combler avec certitude les énormes lacunes de la tradition, en éclaircir les données obscures au moyen de faits positifs, scientifiquement constatés, c'est là ce qu'elle doit faire un jour et ce qu'elle a déjà fait en partie. L'archéologie préhistorique, au reste, n'est encore qu'imparfaitement constituée; elle présente de grandes canules, des problèmes jusqu'à présent dépourvus de solution. L'esprit de système s'y est trop souvent donné carrière, et bien des savants se sont hâtés d'y échafauder des théories avant d'avoir mené assez loin les observations. Enfin tous les faits de cette science ne sont pas établis d'une manière parfaitement certaine.
Mais malgré ces imperfections, inévitables dans une étude commencée depuis si peu d'années, la science des vestiges archéologiques de l'humanité primitive a pris rang parmi les sciences positives. Elle a rassemblé déjà un très grand nombre de faits absolument certains, dont la synthèse commence à se dessiner. Ses recherches ont fait réapparaître les scènes de la vie rude et sauvage des premiers hommes, et de ses succès jusqu'à présent on peut augurer ceux qui suivront. Il est désormais impossible de faire un livre dans le genre de celui que nous avons entrepris, et de le mettre à la hauteur de l'état des connaissances, sans y donner une place aux résultats de cette étude. Comme de raison, les faits indubitablement constatés doivent seuls être insérés dans un résumé tel que le nôtre. Aussi avons-nous fait avec le plus grand soin le départ des choses certaines et des choses encore douteuses.
Malheureusement les recherches de l'archéologie préhistorique n'ont pas pu être poussées encore dans toutes les parties du globe. Elles ont eu jusqu'à présent pour théâtre principal l'Europe occidentale, et en particulier la France et l'Angleterre. Ceci nous met loin des lieux où l'espèce humaine dut faire son apparition, où vécut le couple de nos premiers pères. C'est en cela que la science présente une de ses plus regrettables lacunes, qui sera sans doute un jour comblée. Mais, comme on va le voir, les faits mêmes constatés en Europe, bien que ne pouvant pas être regardés comme absolument primordiaux, ont un intérêt de premier ordre qui ne permettait pas de les passer ici sous silence.
Ils ont pris surtout une importance exceptionnelle depuis que la paléontologie humaine s'est constituée comme une branche à part de l'archéologie préhistorique. Celle-ci, lorsque les savants des pays scandinaves en ont jeté les premières bases, n'étendait pas ses investigations au delà de l'époque actuelle de la formation de l'écorce du globe, au delà du temps où les continents prirent à peu de chose près le relief que nous leur voyons aujourd'hui. La paléontologie humaine, au contraire, fait remonter bien autrement haut dans les annales du passé de l'homme; elle nous reporte à une antiquité qu'on ne saurait, au moins quant à présent, évaluer en années ni en siècles d'une manière quelque peu précise. Elle fait suivre les plus antiques représentants de notre espèce, au travers des dernières révolutions de l'écorce terrestre, par delà plusieurs changements profonds des continents et des climats, et dans des conditions de vie très différentes de celles de l'époque actuelle.
C'est dans les étages supérieurs du groupe de terrains désigné sous le nom de miocène, c'est-à-dire dans les couches de sédiments déposés vers le milieu de la grande période géologique appelée époque tertiaire, que l'on a cru retrouver dans nos pays les plus antiques vestiges de l'existence de l'homme.
La flore et la faune des couches en question démontrent que la température de la surface du globe était alors beaucoup plus élevée qu'elle n'est aujourd'hui. Les contrées de l'Europe centrale jouissaient d'un climat pareil à celui des tropiques; les portions les plus septentrionales de l'Asie et de l'Amérique, et le Groënland lui-même, n'étaient pas encore envahis par les glaces. Jusque sous le cercle polaire, toutes les terres émergées--et de ce côté elles paraissent alors avoir été plus nombreuses qu'aujourd'hui--étaient couvertes d'épaisses forêts, dont la riante végétation était alors, à peu de chose près, ce qu'est maintenant celle des climats tempérés. De grands singes anthropomorphes voisins des gibbons, le rhinocéros à quatre doigts que les paléontologistes ont appelé acerotherium, le dicrocère, l'amphicyon gigantesque, plusieurs espèces d'ours et de grands félins plus formidables que le lion et le tigre de nos jours: tels étaient les animaux qui peuplaient alors la France, et auxquels vinrent bientôt se joindre les colosses de la famille des proboscidiens, mastodontes et dinothériums, auprès desquels les éléphants actuels ne sont que des diminutifs.
Il est certain que, sur quelques points du centre de la France, on a exhumé des strates des terrains miocènes supérieurs des silex éclatés à l'aide du feu, où il est bien difficile de ne pas reconnaître les traces d'un travail intentionnel et intelligent, destiné à les transformer en armes et en instruments. De très hautes autorités n'hésitent pas à y voir les oeuvres des premières générations humaines. D'autres, au contraire, effrayés de l'antiquité que ces faits révéleraient pour notre espèce, ou bien, dans une autre direction d'idées, influencés par les doctrines transformistes, attribuent ces vestiges à un «précurseur de l'homme,» encore inconnu, qui aurait été déjà doué d'intelligence et capable d'industrie. D'autres enfin, mais le nombre en va toujours diminuant devant l'évidence de plus en plus grande des faits observés, y opposent une dénégation