«Malgré quelques appréciations émises à un moment où la science était moins avancée et où les termes de comparaison manquaient, on peut affirmer qu'aucune tête fossile ne se rattache au type nègre africain ou mélanésien. Le vrai nègre n'existait pas en Europe à l'époque quaternaire. Nous ne concluons pourtant pas que ce type n'a pris naissance que plus tard et date de la période géologique actuelle. De nouvelles recherches, faites surtout en Asie et dans les contrées où vivent les peuples noirs, sont encore nécessaires pour qu'on puisse conclure avec certitude sur ce point. Toutefois on voit que jusqu'ici les résultats de l'observation sont peu favorables à l'opinion des anthropologistes qui ont regardé les races nègres comme ayant précédé toutes les autres.»
«Dolichocéphale ou brachycéphale, dit encore M. de Quatrefages, grand ou petit, orthognathe ou prognathe, l'homme quaternaire est toujours homme dans l'acception entière du mot. Toutes les fois que ses restes ont permis d'en juger, on a retrouvé chez lui le pied, la main qui caractérisent notre espèce; la colonne vertébrale a montré la double courbure à laquelle Lawrence attachait une si haute importance, et dont Serres faisait l'attribut du règne humain, tel qu'il l'entendait. Plus on étudie et plus on s'assure que chaque os du squelette, depuis le plus volumineux jusqu'au plus petit, porte avec lui, dans sa forme et ses proportions, un certificat d'origine impossible à méconnaître... Nous pouvons donc avec certitude appliquer à l'homme fossile que nous connaissons les paroles de Huxley. Pas plus aux temps quaternaires que dans la période actuelle, aucun être intermédiaire ne comble la brèche qui sépare l'homme du singe anthropoïde. Nier l'existence de cet abîme serait aussi blâmable qu'absurde.»
Les races humaines de l'époque quaternaire--c'est là un des résultats les plus certains, et historiquement le plus important des recherches dont elles ont été l'objet--n'ont pas été exterminées par les catastrophes géologiques ou par les populations qui sont venues s'établir, à la suite d'invasions plus ou moins violentes, dans les contrées qu'elles ont habitées les premières. Recouvertes et comme submergées par plusieurs couches ethniques successives, elles s'y sont fondues, et leur type reparaît sporadiquement jusqu'à nos jours, par un curieux effet d'atavisme, au milieu des nations qui occupent le sol où elles vivaient. Ainsi les races d'hommes qui chassaient le mammouth et l'hippopotame dans les forêts do nos pays, avant la période géologique actuelle, comptent encore, pour une faible part il est vrai, dans les éléments constitutifs de la population de l'Europe occidentale. Elles y ont encore des descendants directs, chez lesquels se perpétue leur type.
1D'après le livre de Lyell sur l'Ancienneté de l'homme. Le fragment comprend toute la calotte supérieure du crâne depuis l'arcade sourcilière (a) jusqu'à la protubérance occipitale (d); la lettre b marque la suture coronale, et c le sommet de la suture lamdoïde.
Pour ce qui est de nos contrées, les seules dont on puisse encore parler avec certitude, les faits déjà rassemblés établissent d'une manière incontestable l'antériorité de la présence d'une race haute de taille et fortement dolichocéphale, ou à crâne allongé, sur celle de la race petite et brachycéphale, ou à tête ronde, ressemblant de très près aux Lapons, qu'une théorie, qui a compté beaucoup de partisans, considérait d abord comme ayant fourni les premiers habitants de l'Europe occidentale. Cette race brachycéphale ne commence à se montrer sur le sol français qu'à la fin de l'époque dont nous parlons en ce moment, et elle semble alors arriver par une migration venue du nord. Mais elle trouve, établie antérieurement sur ce même sol, la race dolichocéphale, qui dans certains caractères de sa tête présente des traits singulièrement rudes et bestiaux: le frontal bas, étroit et fuyant, s'appuyant sur des arcades sourcilières développées; le pariétal étendu, déprimé dans son quart postérieur; l'occiput saillant en arrière; un prognathisme tellement développé, qu'il rend le menton fuyant. Tous ces traits, fortement accusés dans le crâne découvert à Canstadt en Wurtemberg, arrivent au plus haut degré de l'exagération dans celui qui a été exhumé, en 1857, de la caverne de Neanderthal, auprès de Dusseldorf.
«À en juger par la distribution géographique des restes rencontrés jusqu'à ce jour, dit M. de Quatrefages, la race ainsi reconstituée, pendant l'époque quaternaire, occupait surtout les bassins du Rhin et de la Seine; elle s'étendait peut-être jusqu'à Stängenäs, dans le Bohuslän; certainement jusqu'à l'Olmo, dans l'Italie centrale; jusqu'à Brux, en Bohême; jusqu'aux Pyrénées, en France; probablement jusqu'à Gibraltar.
1Le crâne découvert par Schmerling dans la grotte d'Engis, près de Liège, appartient à la race de Cro-Magnon, dont nous parlons dans le paragraphe suivant.
2D'après l'ouvrage de Lyell sur l'Ancienneté de l'homme.
Ces trois crânes ont été ramenés à la même longueur absolue, pour mieux comparer leurs proportions. La lettre a marque la glabelle, b la protubérance occipitale, c la position du trou auditif.