Un commerce rudimentaire de ce genre, franchissant souvent de

grandes distances, faisant passer les objets de tribus en tribus, par une série d'échanges successifs, jusque bien loin de leur lieu d'origine, dans des conditions même où le point d'arrivée est souvent ignoré au point de départ, se produit chez tous les sauvages. De hautes autorités, comme M. Dupont, M. de Quatrefages et M. Hamy, admettent qu'il en existait déjà un semblable dans l'âge du renne. Se fondant sur des raisons très sérieuses, ces savants, qui ont si profondément étudié les vestiges de l'humanité préhistorique, pensent qu'il faut attribuer à des échanges et à un véritable commerce, plutôt qu'à un état nomade qui aurait conduit des tribus à des migrations incessantes, l'importation des coquilles marines du Golfe de Gascogne et de la Méditerranée chez les troglodytes du Périgord, des silex et des coquillages fossiles de la Champagne, des environs de Paris et même de Touraine chez ceux des bords de la Lesse.

Les débris d'animaux que l'on trouve avec les objets de travail humain appartenant à l'âge néolithique, se joignent aux indications fournies par les gisements pour démontrer que celui-ci n'appartient plus à l'époque quaternaire, mais à notre époque géologique, et se trouve ainsi placé sur le seuil des temps historiques. Les grands carnassiers et les grands pachydermes, comme l'éléphant et le rhinocéros, n'existaient plus alors. L'urus (bos primigenius), qui vivait encore au commencement des siècles historiques, est le seul animal de cet âge qui n'appartienne plus à la faune contemporaine. Les ossements qui se rencontrent avec les ustensiles de pierre polie sont ceux du cheval, du cerf, du mouton, de la chèvre, du chamois, du sanglier, du loup, du chien, du renard, du blaireau, du lièvre. Le renne ne se montre plus dans nos contrées. En revanche, on commence à trouver les animaux domestiques, qui manquent absolument dans les cavernes des derniers temps quaternaires, du moins ceux qui depuis lors deviennent les compagnons inséparables des nations civilisées. Car il n'est pas impossible que, vers la fin de l'époque précédente, les hommes des cavernes soient parvenus à amener le renne et le cheval à un état de demi-domestication, en faisant des animaux rassemblés en troupeaux pour fournir à l'alimentation leur lait et leur viande, mais sans savoir leur demander encore aucun autre service. Évidemment le climat de nos pays était devenu, dès le commencement des temps néolithiques, ce qu'il est aujourd'hui.

Tout le monde a vu, en France ou en Angleterre, au moins quelqu'un de ces étranges monuments en pierres énormes non taillées, connus sous le nom de dolmens et d'allées couvertes, que l'on a regardés longtemps comme des autels et des sanctuaires druidiques. L'exploration soigneuse de ces monuments, auxquels on applique aujourd'hui la dénomination fort juste de mégalithiques, y a fait reconnaître des tombeaux, que recouvrait presque toujours à l'origine un tertre sous lequel la construction en pierres brutes était dissimulée. La plupart de ces tombes étaient violées depuis des siècles: mais dans le petit nombre de celles que les fouilles de nos jours ont retrouvées intactes, on a pu se convaincre de l'absence presque constante de tout objet de métal. On n'y découvre, avec les os et les cendres des morts, que des instruments et des armes en silex, en quartz, en jade, en serpentine et des poteries. Tel a été le cas des dolmens de Keryaval en Carnac, du tumulus du Mané-Lud à Locmariaker et du Moustoir-Carnac, dont les haches en pierre dure, d'une exécution si précieuse et aux formes si géométriquement régulières, ont été envoyées par le Musée de Vannes aux Expositions universelles de Paris en 1867 et 1878. Les poteries des dolmens sont de la pâte la plus grossière, et aucune n'a été façonnée à l'aide du tour. Quelquefois, comme à Gavr'innis et au Mané-Lud, on a sculpté péniblement sur la face des dalles de granit, qui forme la paroi intérieure de la chambre sépulcrale, des dessins bizarres, qui la plupart du temps semblent reproduire des tatouages, cette marque d'individualité qui, chez les peuples sauvages, est comme une signature imprimée sur la face, et qui, dans le tombeau, tenait lieu, en l'absence d'écriture, du nom du personnage déposé au pied de la dalle où on l'avait gravée.

On a trouvé des ustensiles de bronze sous quelques-uns des dolmens que l'on a fouillés dans les dernières années. L'apparition de ce métal est d'une haute importance, car elle prouve que l'usage d'élever des dolmens et des allées couvertes, qui avait pris naissance dans l'âge de la pierre polie, subsistait encore en Gaule quand l'emploi des métaux commença à y être connu. On rencontre même des sépultures de cette catégorie où le bronze domine et où les armes de pierre ne se montrent plus qu'exceptionnellement; mais il est à noter qu'alors la disposition de la cavité destinée à recevoir le mort ou les morts n'est plus telle qu'on l'observe dans les tombeaux de la pure époque de la pierre: l'architecture funéraire a pris de nouveaux développements, par suite de l'emploi des outils en métal; l'intérieur des tombeaux se divise en galeries et en chambres souterraines.

Tous les indices concordent à prouver que les dolmens et les allées couvertes de notre pays, aussi bien ceux où l'on ne découvre que des objets de pierre que ceux où le bronze fait sa première apparition, sont les sépultures d'une race différente de celle des Celtes, qui occupait antérieurement le sol de la Gaule occidentale et centrale, et s'étendait du nord au sud, depuis la Scandinavie jusque dans l'Algérie et le Maroc, race que dans notre pays les Celtes anéantirent, chassèrent ou plutôt subjuguèrent en s'amalgamant avec elles. On a fait déjà bien des conjectures pour déterminer le rameau de l'humanité auquel pouvait appartenir cette race; mais toutes, jusqu'à présent, ont été prématurées et sans fondement assez solide. On n'est même pas parvenu à établir, d'une manière certaine, si son mouvement d'expansion s'est produit du nord au sud ou bien du sud au nord. Ce que prouve du moins la diversité de types des crânes trouvés sous les dolmens, c'est que la race qui établit l'usage de cette architecture primitive dans la région dont nous avons sommairement indiqué l'aire, prolongée le long de l'Océan Atlantique, mais ne s'étendant pas vers l'Orient, dans l'intérieur des terres, au delà du Rhône et de la Saône, était peut-être assez peu nombreuse, mais avait su faire prévaloir son influence, sa civilisation, supérieure à celle des premiers occupants du sol, quoique encore bien imparfaite, et peut-être sa domination sur des peuplades déjà fort diverses, où se mêlaient des sangs tout à fait différents.

Il n'y a pas impossibilité à ce que ce soit à la diffusion de cette race qu'aient trait les traditions du monde classique, qui prétendaient puiser leur source en Égypte, sur le peuple légendaire des Atlantes et ses essaims de colons conquérants, répandus dans une partie de l'Europe à une date prodigieusement antique [102]. Sans doute ces traditions ont revêtu une forme singulièrement fabuleuse, où la plupart des traits ne sauraient être admis par la critique et où particulièrement l'état de civilisation des Atlantes est exagéré de la façon la plus évidente. Mais il est difficile de croire qu'elles n'aient pas eu non plus un certain fondement réel; et de bons esprits ont pensé reconnaître dans les légendes relatives à la colonisation et aux conquêtes des Atlantes un écho du souvenir de l'établissement, dans l'Europe occidentale, de nombreux essaims d'une population brune et dolichocéphale, venue du nord de l'Afrique, spécialement de sa partie occidentale [103]. La venue de cette population dans la Gaule, dont elle occupa une grande partie, et où ses descendants sont restés un des principaux éléments constitutifs de la population actuelle du sol français, a été pour la première fois mise en lumière par les travaux de Roget de Belloguet; les recherches récentes de l'anthropologie et de l'archéologie préhistorique ont achevé de l'établir, en rapportant d'une manière certaine cette immigration à la période néolithique. Les représentants les mieux connus et les plus certains de ce groupe ethnique sont les Ibères; Roget de Belloguet a cru démontrer qu'en Gaule et en Italie il fallait appliquer à ses tribus le nom de Ligures, ce que conteste M. d'Arbois de Jubainville, lequel voit, au contraire, dans les Ligures la première avant-garde de la race aryenne en Occident. Et cette question de nom ne saurait être encore tranchée d'une manière définitive.