entre eux, et que devaient habiter des races différentes. Pour nous borner à l'Europe, sans aller chercher nos exemples à Java, en Chine ou au Japon, où nous trouverions cependant des points de comparaison dignes d'attention, les haches et les couteaux en silex, en obsidienne, en quartz compact, extraits des tumulus de l'Attique, de la Béotie, de l'Achaïe, de l'Eubée, des Cyclades, sont identiques aux armes pareilles qu'on recueille sur notre sol; celles que l'on a colligées au Caucase ou dans les provinces slaves de la Russie, rentrent aussi exactement dans les mêmes types. La Scandinavie, nous l'avons dit, a ses dolmens, ses tumuli, qui offrent avec ceux de la France une saisissante analogie. Les corps qu'ils renfermaient avaient été également déposés dans la tombe sans être brûlés; le bronze s'y montre encore plus rarement que sous nos dolmens. Les objets en pierre et en os provenant de ces tombeaux affectent les formes les plus variées et sont d'une exécution particulièrement délicate. Mais une notable portion des collections danoises provient non des dolmens, mais des tourbières, où on trouve ces objets dans les couches les plus inférieures avec des troncs de pins en partie décomposés, fait d'une haute importance pour établir l'antiquité à laquelle remontent les instruments de l'époque néolithique, car cette essence forestière a disparu du Danemark depuis des siècles; elle a été remplacée par le chêne, puis par le hêtre. Deux circonstances expliquent, du reste, le degré de perfection toute particulière que le travail de la pierre atteignit en Scandinavie; d'abord la période de l'emploi exclusif des instruments de pierre s'y prolongea plus tard que dans aucun autre pays de l'Europe, et par conséquent cette forme de l'industrie humaine eut le temps, plus que partout ailleurs, d'y perfectionner ses procédés; puis le silex y est d'une qualité supérieure et s'y prête à la taille mieux que dans notre pays.
1Cette pièce servira de spécimen du degré de finesse el de précision où en arrive le travail à petits éclats des armes de silex, dans la dernière époque de l'âge de pierre de la Scandinavie.
Ce sont encore les contrées scandinaves qui ont livré à l'étude de la science d'autres bien curieux dépôts de la même phase de l'histoire de l'homme. Les côtes du Danemark et de la Scanie offrent, de distance en distance, des amas considérables de coquilles d'huîtres et d'autres mollusques comestibles. Ces dépôts n'ont pas été apportés par les flots: se sont des accumulations manifestes de débris de repas, d'où le nom de kjoekkenmoeddinger, ou «rebuts de cuisine,» sous lesquels ils sont connus dans le pays. Ils s'étendent souvent sur des longueurs de plusieurs centaines de mètres, avec une épaisseur qui atteint quelquefois jusqu'à près de dix pieds. On n'a jamais rencontré dans ces amas aucun objet de métal, mais au contraire de nombreux silex taillés, des morceaux d'os et de cornes travaillés, des poteries grossières et faites à la main. L'imperfection du travail dans les objets qui en proviennent rappelle la période des cavernes, le second âge de l'époque archéolithique. Mais le style des armes et des ustensiles ne saurait être le seul critérium pour juger de la date d'un dépôt de ce genre. Il faut avant tout prendre en sérieuse considération la faune qui s'y révèle. Or, on n'a rencontré dans les kjoekkenmoeddinger aucun débris d'espèces caractéristiques d'un autre âge géologique; sauf le lynx et l'urus, qui n'ont disparu que depuis l'époque historique, il ne s'y est trouvé aucun ossement d'animaux qui aient cessé d'habiter ces climats; on y a même trouvé des indices de l'existence du porc et du chien à l'état d'animaux domestiques. Les kjoekkenmoeddinger se placent donc, dans l'ordre chronologique, à côté des plus anciens dolmens. Si l'industrie s'y montre encore aussi rudimentaire, c'est seulement parce que les tribus qui ont abandonné sur les bords de la mer du Nord les débris de leurs grossiers festins étaient demeurées en arrière de leurs voisins, placés dans de meilleures conditions et déjà notablement plus avancés dans la voie de la civilisation.
Des dépôts analogues aux kjoekkenmoeddinger de la Scandinavie ont été signalés dans les derniers temps en d'autres contrées. On en connaît dans le Cornouailles, sur la côte nord de l'Écosse, aux Orcades, et bien loin de là, sur les rivages de la Provence, où leur existence a été constatée par le duc de Luynes. Les terramare des bords du Pô, amas contenant des cendres, du charbon, du silex et des os travaillés, des ossements d'animaux dont la chair paraît avoir été mangée, des tessons de poteries et d'autres restes de la vie des premiers âges offrent également une grande analogie avec les dépôts du Danemark et de la Scanie, et appartiennent bien évidemment à la même période du développement de l'humanité; quelques-unes des terramare ont même continué à se former après l'introduction des métaux. Ces dépôts de détritus marquent l'emplacement de villages établis au milieu des marais et analogues à ceux dont il nous reste maintenant à parler. Un des plus éminents archéologues de l'Allemagne, M. Helbig, rattachant ici les débris préhistoriques au plus ancien passé des races classiques, a entrepris de démontrer, dans un ouvrage récent [106], que les terramare sont dues aux populations de race aryenne auxquelles s'applique spécialement la dénomination d'Italiotes. Elles seraient ainsi les monuments de leur plus ancienne habitation dans la Péninsule, alors qu'elles ne s'étaient pas encore étendues au delà de sa partie septentrionale et que leur civilisation n'avait pas encore pris son essor de progrès. M. Helbig a su donner au moins une grande probabilité à cette thèse; dont la conséquence serait que les Italiotes auraient pénétré dans le bassin du Pô dans un état de barbarie tel qu'ils ne connaissaient pas encore l'usage des métaux, et l'auraient appris seulement par des enseignements étrangers pendant la période de leur séjour auprès de ce grand fleuve. C'est là une question sur laquelle nous aurons à revenir avec quelque développement dans celui des livres de la présente histoire où nous traiterons des origines des peuples aryens.
Note 106:[ (retour) ] Die Italiker in der Pôebene, Beitroege zur altitalischen Kultur--und Kunstgeschichte, Leipzig, 1879.
Mais les restes les plus intéressants de l'âge néolithique, ceux qui révèlent l'état de société le plus avancé et marquent la dernière phase de progrès des populations de l'Europe occidentale, avant qu'elles ne connussent l'usage des métaux, sont les palafittes ou villages lacustres.
En 1853, la baisse extraordinaire des eaux du lac de Zurich permit d'observer des vestiges d'habitations sur pilotis, qui paraissaient remonter à une très haute antiquité. M. F. Keller ayant appelé l'attention sur cette découverte, on se mit à explorer d'autres lacs pour rechercher s'ils ne contenaient pas de semblables restes. Les investigations, auxquelles demeure attaché le nom de M. Troyon, furent couronnées d'un plein succès. Non-seulement un grand nombre de lacs de la Suisse recélaient des palafittes, mais on en découvrit également dans les lacs de la Savoie, du Dauphiné et de l'Italie septentrionale, puis dans ceux de la Bavière et du Mecklembourg. Les habitations des villages lacustres étaient voisines du rivage, construites sur une vaste plateforme, que composaient plusieurs couches croisées de troncs d'arbres et de perches reliées par un entrelacement de branches et cimentées par de l'argile, et que supportaient des pieux plantés au milieu des eaux. Hérodote décrit très exactement des habitations de ce genre qui subsistaient encore de son temps sur les lacs de la Macédoine. Mais si l'on veut se faire une idée complète de ce qu'étaient les stations lacustres de la Suisse, il faut prendre dans le voyage de Dumont d'Urville la planche qui représente le gros village de Doréi, sur la côte de la Nouvelle-Guinée, encore tout entier bâti dans ce système.