Combien Ozanam est plus dans le vrai que Joseph de Maistre lorsqu'il revendique la doctrine du progrès continu comme une doctrine essentiellement chrétienne et la proclame hautement! «La pensée du progrès, dit-il, n'est pas une pensée païenne. Au contraire, l'antiquité païenne se croyait sous une loi de décadence irréparable. Le livre sacré des Indiens déclare qu'au premier âge «la justice se maintient ferme sur ses quatre pieds; la vérité règne, et les mortels ne doivent à l'iniquité aucun des biens dont ils jouissent. Mais dans les âges suivants la justice perd successivement un pied, et les biens légitimes diminuent en même temps d'un quart.» Hésiode berçait les Grecs au récit des quatre âges, dont le dernier avait vu fuir la pudeur et la justice, «ne laissant aux mortels que les chagrins dévorants et les maux «irrémédiables.» Les Romains, les plus sensés des hommes, mettaient l'idéal de toute sagesse dans les ancêtres; et les sénateurs du siècle de Tibère, assis aux pieds des images de leurs aïeuls, se résignaient à leur déchéance, en répétant avec Horace:

Aetas parentum, pejor avis, tulit

Nos nequiores, mox daturos

Progeniem vitiosiorem.

«C'est avec l'Évangile qu'on voit commencer la doctrine du progrès. L'Évangile n'enseigne pas seulement la perfectibilité humaine; il en fait une loi: «Soyez parfaits, estote perfecti;» et cette parole condamne l'homme à un progrès sans fin, puisqu'elle en met le terme dans l'infini.»

Le déluge. C'est ici le seul point où la difficulté soit grave, nous devons l'avouer. Il n'y a pas contradiction radicale et à tout jamais insoluble entre le récit de la Bible et les faits résultant des recherches de la géologie; mais il y a un problème dont la clef n'est pas encore trouvée et sur lequel on ne peut proposer que des hypothèses, celui de la place qu'on doit assigner au déluge mosaïque parmi les phénomènes dont notre globe fut témoin pendant la période quaternaire.

Il est aujourd'hui prouvé, d'une manière qui rend la discussion même impossible, qu'aucun des trois ordres de dépôts principaux constituant le terrain quaternaire n'est dû, comme une observation superficielle l'avait fait penser d'abord, à un cataclysme universel, tel qu'aurait été le déluge si l'on prenait au pied de la lettre les expressions de la Bible. Ces différents dépôts sont le résultat de phénomènes diluviens partiels et locaux, que les mêmes conditions de climat ont fait se reproduire successivement dans toutes les parties de la terre, mais qui n'en ont pas affecté toute la surface, et dont l'action ne s'est nulle part fait sentir à plus de trois cents mètres au-dessus du niveau actuel de la mer. Il est vrai qu'avec l'interprétation généralement acceptée aujourd'hui et formellement reconnue comme admissible par l'Église, qui entend l'universalité du déluge par rapport aux hommes et aux régions qu'ils habitaient, non par rapport à la surface totale du globe, une constatation pareille de la science ne soulèverait pas d'insurmontables difficultés pour l'exégèse, puisqu'un des déluges partiels qui furent si multipliés pendant la période quaternaire, suffirait à remplir les conditions du cataclysme qui châtia les iniquités de l'espèce humaine.

Mais voici où s'élève le difficile problème.

D'un côté nous avons le récit de la Bible, appuyé sur une tradition universelle dans les plus nobles races de l'humanité, qui proclame le grand fait du déluge. De l'autre, les découvertes de la géologie montrent l'homme déjà répandu sur presque toute la surface de la terre, dès l'âge des grands carnassiers et des grands pachydermes d'espèces éteintes, depuis lequel on ne trouve pas de traces d'un cataclysme universel, comme il l'eût fallu pour détruire partout ces hommes. Aucune interruption violente ne se marque, d'ailleurs, depuis cette époque dans le cours du progrès de l'humanité, dont on voit l'industrie se perfectionner graduellement, par une marche continue, de même que les espèces animales d'alors, qui ne vivent plus aujourd'hui, disparaissent graduellement, sans brusque secousse. Et l'anthropologie vient encore confirmer ce point de vue, en montrant, comme nous l'avons déjà dit, dans la population actuelle de l'Europe des descendants des races quaternaires, qu'aucun cataclysme ne sépare donc de nous.

Il n'y a pas moyen de nier ni l'un ni l'autre des termes du problème. Force est donc d'en chercher la conciliation. Mais ici, nous le répétons, la solution définitive n'est pas encore trouvée; on ne peut que proposer des hypothèses. Trois paraissent possibles. Nous allons les exposer fidèlement sans prononcer entre elles, et en nous gardant bien de leur donner un caractère de certitude qu'elles ne sauraient avoir.