La première consisterait à reculer la date probable du déluge et à le regarder comme antérieur à l'époque quaternaire. L'absence de chronologie précise dans la Bible pour les temps de la création du monde à Abraham la rendrait possible. Cette hypothèse s'appuierait sur les vestiges d'existence de l'homme que plusieurs savants pensent avoir constatés dans la couche supérieure et même dans les couches moyennes des terrains tertiaires, mais qui, déjà probables, demandent cependant encore une plus ample confirmation. Si l'homme s'est déjà montré dans nos contrées vers le milieu de la période géologique tertiaire, une interruption brusque, absolue et prolongée, sépare cette première humanité de celle de la période quaternaire, au moins dans nos pays. On pourrait alors assimiler au déluge mosaïque l'immense invasion des eaux sur une grande partie de l'Europe et de l'Asie, qui mit fin à la période tertiaire en produisant ce que les géologues ont appelé le phénomène erratique du nord, alors que les glaces flottantes de la mer apportèrent sur toutes les parties de l'Angleterre, sur les plaines de l'Allemagne et de la Russie, des blocs énormes de rochers arrachés aux régions du pôle.

La seconde hypothèse est celle qu'a soutenue M. l'abbé Lambert [113]. Elle consisterait à regarder l'universalité du déluge, par rapport à l'humanité répandue sur la surface de la terre, comme composée d'actes successifs, et à y englober tous les phénomènes diluviens partiels de la période quaternaire.

Note 113:[ (retour) ] Le Déluge mosaïque, l'histoire et la géologie. Paris, 1868.

Enfin la dernière, limitant l'universalité du déluge en ce qui concerne l'humanité comme en ce qui concerne l'étendue de la surface terrestre, regarderait ce grand fait, qui a laissé de si vivants souvenirs dans la mémoire des hommes, comme ayant frappé seulement le noyau principal de l'humanité, demeuré près de son berceau premier, sans atteindre les peuplades qui s'étaient déjà répandues bien loin dans les espaces presque déserts, comme ayant frappé les races que la Bible groupe dans la descendance de Scheth, sans atteindre celles qu'elle rattache à la famille de Qaïn. Elle expliquerait ainsi l'absence absolue de toute tradition du déluge chez la race noire, ce fait que la tradition en commun n'est même sûrement un vieux souvenir ethnique que chez les différents rameaux de la race blanche, et que chez la race jaune et la rouge on peut voir en elle le fruit d'une importation relativement récente. Dans le livre suivant, en étudiant le tableau généalogique que donne la Genèse des peuples descendus des trois fils de Noa'h, nous constaterons qu'il ne comprend absolument que des nations de cette race blanche ou caucasique, qui constitue la véritable humanité supérieure. Aucun peuple d'un autre type n'y a sa place, et en particulier les nègres, qui pourtant ne pouvaient être inconnus aux écrivains sacrés, sont exclus de cet arbre généalogique de la famille noachide. Sans doute le rédacteur inspiré du livre de la Genèse ne pouvait parler aux hommes de leur temps que des nations dont ils avaient connaissance, et cette raison expliquerait parfaitement le silence du livre sacré sur les Chinois et la race jaune en général ou sur la race rouge américaine. Mais il est impossible d'admettre que ce soit par ignorance ou par omission que l'écrivain n'a pas fait figurer les noirs dans son tableau de la descendance de Noa'h. C'est volontairement, systématiquement, avec une intention formelle qu'il a agi ainsi; et il n'est possible de deviner de sa part une autre raison d'un tel silence que celle qu'il les regardait comme étrangers à la souche du patriarche sauvé du déluge. Au moins en ce qui concerne les nègres, le rédacteur de la Genèse admettait donc l'existence, soit de Préadamites, soit de Qaïnites préservés jusqu'à son temps, c'est-à-dire de fractions de l'humanité sur lesquelles n'avait pas porté le cataclysme.

Il me paraît bien difficile de se soustraire à ce fait, d'échapper aux conséquences de ce raisonnement. Aussi, sans prétendre encore l'imposer au lecteur, la présenter comme une vérité scientifique dès à présent démontrée, j'ai déjà fait voir plus haut, à plusieurs reprises, ma tendance personnelle pour la théorie qui limiterait les effets du déluge à une partie déterminée de l'humanité, tout en reconnaissant l'incontestable caractère historique de ce fait. Il est certain, nous l'avons déjà dit, que les récits de la Bible débutent par des faits généraux à toute l'espèce humaine, pour se réduire ensuite aux annales d'une race plus particulièrement choisie par les desseins de la Providence. L'opinion à laquelle nous inclinons, tendrait à faire commencer ce caractère restreint du récit plus tôt qu'on ne le fait généralement. Quelque hardie qu'elle puisse paraître encore, par suite de son désaccord avec les interprétations jusqu'ici les plus généralement reçues, des autorités théologiques considérables, sans aller jusqu'à l'adopter, ont reconnu qu'elle n'avait rien de contraire à l'orthodoxie et qu'on pouvait la soutenir sans s'écarter des renseignements de l'Église dans ce qu'ils ont d'essentiel et de nécessaire [114].

Note 114:[ (retour) ] Voy. ce qu'en a dit le R. P. Bellynek, dans les Études religieuses de la Compagnie de Jésus, avril 1868.

Cette hypothèse sourit aux anthropologistes respectueux du livre sacré, car elle laisse plus de latitude pour expliquer les changements profonds qui se sont produits dans certaines races, en reculant la séparation de ces races d'avec le tronc principal de la descendance d'Adam, et en la plaçant dans une période où les influences de climat et de milieu étaient forcément bien plus puissantes dans leur action qu'aujourd'hui, puisque les phénomènes terrestres et atmosphériques avaient une plus grande intensité. Elle n'est pas en contradiction formelle avec le sens que les habitudes du langage poétique de la Bible permettent d'attribuer aux expressions du récit du Déluge; car on a rassemblé bien des passages où les Livres Saints emploient les mots «tous les hommes, toute la terre,» sans qu'il soit possible de les prendre au pied de la lettre. Un examen attentif des premiers chapitres de la Genèse, dans lequel on pèse tous les mots avec soin, permet même de relever des indices, à mes yeux tout à fait formels, d'après lesquels on peut soutenir avec vraisemblance que l'auteur inspiré n'a pas voulu peindre le cataclysme comme absolument universel, mais qu'il admettait, au contraire, que certaines fractions de l'humanité auraient été préservées.

J'ai déjà, dans ce qui précède, relevé quelques-uns de ces traits, et je n'y reviendrai pas. Mais il importe aussi de signaler à ce sujet un point de vue général, sur lequel M. Schoebel [115] a eu le mérite d'appeler le premier l'attention. L'auteur de la Genèse, en parlant des hommes qui furent engloutis par le Déluge, les désigne toujours par l'expression haadam, «l'humanité adamique.» Ceci semble indiquer qu'il parle d'une seule et même famille, non encore divisée en peuples différents, goîm. Et cependant, d'après son système même, cette division existait déjà dans la race humaine. Avant de parler du Déluge, il montre la descendance de Qaïn vivant et se propageant séparément de la race de Scheth, tant par l'espace que par la religion et les moeurs. Elle n'était donc plus dans l'unité adamique, de même qu'elle était, sortie du sol primitivement habité et adamique, adamah [116]; elle était donc vraiment un peuple différent du peuple de Scheth. Comment, s'il considérait ce peuple distinct comme ayant été compris dans le châtiment du Déluge, l'auteur ne l'aurait-il pas dit? Comment, du moins, ne l'aurait-il pas fait entendre de quelque manière? Au contraire, il nous montre, comme le crime qui attira le déluge sur les hommes, la corruption irrémédiable dans laquelle étaient tombés ceux qui connaissaient Yahveh, qui invoquaient son nom [117], plus coupables que les autres puisqu'ils n'ignoraient pas la vérité qu'ils méprisaient, qu'ils enfreignaient, puisqu'en se laissant entraîner aux passions de la chair ils se soustrayaient volontairement à l'action de l'esprit de Dieu [118]. Les Qaïnites, eux, d'après le livre saint, ne connaissaient pas Yahveh, puisque Qaïn était sorti de la présence de Yahveh [119], en même temps que du territoire de la adamah.

Note 115:[ (retour) ] De l'universalité du Déluge, Paris, 1868.

Note 116:[ (retour) ] Genes., IV, 14.