LES RACES HUMAINES [120].
Note 120:[ (retour) ] Sources principales de ce chapitre.--Les mémoires des Sociétés Ethnologiques de Paris et de New-York.--Les Bulletins des Sociétés Anthropologiques de Paris et de Berlin.--Camper, Dissertation sur les variétés naturelles qui caractérisent la physionomie des hommes, traduction française, Paris, 1791.--Ch. V. de Bonstetten, L'homme du Midi et l'homme du Nord, Genève, 1824.--Edwards, Des caractères physiologiques des races humaines, Paris, 1829.--Foissac, De l'influence des climats sur l'homme, Paris, 1837.--J.-C. Prichard, Histoire naturelle de l'homme, traduction française, Paris, 1843.--D'Omalius d'Halloy, Des races humaines, Paris, 1845.--Rob. Knox, The races of men, Londres, 1850.--R.-G. Latham, The natural history of the varieties of man, Londres, 1850.--Ch. Pickering, The races of man and their geographical distribution, Londres, 1851.--Hollard, De l'homme et des races humaines, Paris, 1853.--Nott et Gliddon, Types of mankind, Boston, 1854.--A. de Gobineau, Essai sur l'inégalité des races humaines, Paris, 1855.--Hotz, The moral and intellectual diversity of races, Philadelphie, 1856.--A. Maury, La terre et l'homme, 3e édition, Paris, 1869.--A. de Quatrefages et E. Hamy, Crania ethnica, en cours de publication.--A. de Quatrefages, Rapport sur les progrès de l'anthropologie, Paris, 1868, L'espèce humaine, 2e édition, Paris, 1877.
§ 1.--L'UNITÉ DE L'ESPÈCE HUMAINE ET SES VARIATIONS.
La tradition sacrée nous enseigne que l'humanité tout entière, dans ses races les plus diverses, descend d'un seul couple primordial. A la parole divine seule il appartenait de prononcer d'une manière affirmative et précise sur cette question capitale au point de vue religieux, comme au point de vue philosophique, car elle intéresse le dogme fondamental du christianisme, celui de la rédemption. La science humaine ne saurait en pareille matière avoir des affirmations aussi absolues, qui échappent à ses recherches. Elle ne peut remonter que par induction au couple primordial; le résultat qu'il est donné à ses investigations d'atteindre est la démonstration de ce fait que toutes les variétés de races d'hommes appartiennent à une espèce unique, ce qui suppose presque nécessairement le couple unique des premiers auteurs.
Il existe aujourd'hui deux écoles de naturalistes adonnés à l'étude de l'homme, envisagé au point de vue de son organisation physique; l'une admet, conformément à la tradition sacrée, l'unité de l'espèce humaine; l'autre suppose plusieurs espèces d'hommes apparues dans les lieux divers, mais ses adeptes n'ont jamais pu s'accorder sur le nombre de ces espèces, qu'ils font varier de deux à seize. C'est ce qu'on appelle les monogénistes et les polygénistes. Entre les deux doctrines, les faits de l'ordre purement scientifique, ceux qui relèvent d'une manière exclusive de la méthode de l'histoire naturelle, les observations de l'anatomie et de la physiologie, ne permettent pas encore et ne permettront peut être jamais de trancher d'une manière définitive. Il s'agit, en effet, d'un problème que la nature particulière de l'homme rend nécessairement complexe comme elle-même. Les considérations philosophiques et même religieuses ne sauraient en être tenues à l'écart. Elles doivent forcément y intervenir, et l'on n'a pas le droit de les tenir en dehors. Elles exercent une influence décisive sur la manière d'envisager les faits et sur les conclusions qu'on en tire. Il n'est pas un monogéniste ou un polygéniste sur les théories duquel elles n'aient eu une action, qu'elles n'aient contribué puissamment à déterminer en faveur de l'un et de l'autre système.
Nous n'éprouvons aucun embarras à l'avouer, c'est principalement cet ordre de considérations qui fait de nous un partisan résolu, de la doctrine de l'unité de l'espèce humaine. Il est dans le monde toute une série de problèmes que nul ne pourrait prétendre supprimer et qui pourtant sont insolubles pour la science pure. La nécessité d'une croyance philosophique et religieuse s'impose à chaque homme, et c'est toujours une croyance de ce genre qui le dirige et l'inspire dans ses travaux, fût-elle le scepticisme ou même le nihilisme le plus absolu. C'est en vain qu'une école s'intitule aujourd'hui positiviste, elle n'est pas plus positive que les autres, en ceci que, malgré sa prétention, elle ne se borne pas plus qu'une autre à recueillir des faits formellement constatés. Il lui faut les grouper, les interpréter, et elle ne peut le faire, elle non plus, qu'en prenant pour point de départ une pétition de principe, un axiome doctrinal, une théorie philosophique. Elle affirme supprimer la métaphysique, et en réalité elle ne fait pas autre chose qu'avoir sa métaphysique à elle propre.
Pour nous restreindre ici, sans nous laisser entraîner dans des considérations plus générales, à ce qui est de l'unité ou de la pluralité de l'espèce humaine, du monogénisme ou du polygénisme, ce seront toujours les raisons et les arguments de l'ordre philosophique qui primeront ce débat et qui décideront les esprits à opter pour l'un et l'autre système, également soutenables au point de vue de la science positive. L'histoire naturelle, l'anatomie et la physiologie ne le tranchent pas, non plus que la linguistique ou l'ethnographie. Ce n'est pas réduire le rôle de ces sciences, c'est le définir exactement, que de dire qu'elles ont pour objet et pour mission de bien établir, sur des bases solides, les éléments du problème, mais non sa solution. Tout ce que la critique la plus rigoureuse a le droit d'exiger de celui qui affirme sa croyance à l'unité de l'espèce humaine, est qu'il la justifie comme n'étant en rien démentie par les faits que la science constate à l'aide de l'observation et de l'expérience; que même sa doctrine, ou si l'on veut son hypothèse fondamentale, est celle qui explique le mieux l'ensemble de ces faits, en fournit la coordination la plus satisfaisante.
Les preuves qui permettent de défendre au nom de la science pure la thèse de l'unité de notre espèce ont été récemment groupées une fois de plus en faisceau par M. de Quatrefages, le plus éminent des anthropologistes français, et présentées à certains points de vue d'une manière plus saisissante qu'on n'avait fait jusqu'alors, en profitant des derniers progrès des connaissances. C'est là que nous puiserons les éléments d'un rapide résumé d'une telle démonstration, qui sans doute appartient au domaine de la physiologie, mais qui ne saurait être laissée de côté par l'histoire, sur les jugements et la méthode d'appréciation de laquelle la question de savoir si tous les hommes sont frères, ou si des différences d'espèces créent entre eux des barrières infranchissables, ne saurait manquer d'avoir une grande influence. L'origine de l'homme, d'ailleurs, est nécessairement le premier chapitre de son histoire. Et c'est là notre justification pour avoir placé, en tête d'une esquisse des annales des plus anciennes civilisations de l'humanité historique, ce livre et le précédent.