«Le premier cas nous embarrassera peu. On a vraiment trop exagéré la faiblesse de l'homme et la puissance des barrières que pouvaient lui opposer les accidents du terrain, la végétation ou les faunes. L'homme a toujours su vaincre les bêtes féroces; dès les temps quaternaires il mangeait le rhinocéros. Il n'a jamais été arrêté par les montagnes lors même qu'il traînait à sa suite ce qui pouvait rendre le passage le plus difficile; 'Hanniba'al a franchi les Alpes avec ses éléphants et Bonaparte avec ses canons. Les hordes asiatiques n'ont pas été arrêtées par les Palus Méotides, pas plus que Fernand de Soto par les marais de la Floride. Les déserts sont chaque jour sillonnés par des caravanes; et quant aux fleuves, il n'est pas de sauvage qui ne sache les traverser sur un radeau ou une outre.

«En réalité,--l'histoire des voyages ne le prouve que trop--l'homme seul arrête l'homme. Quand celui-ci n'existait pas, rien ne s'opposait à l'expansion de tribus ou de nations avançant lentement, à leur heure, se poussant ou se dépassant tour à tour, constituant des centres secondaires d'où partaient plus tard de nouvelles migrations. Même sur une terre peuplée, une race supérieure envahissante ne procède pas autrement. C'est ainsi que les Aryas ont conquis l'Inde, c'est ainsi qu'avancent les Paouins, qui, partis d'un centre encore inconnu, arrivent au Gabon sur un front de bandière d'environ 400 kilomètres.»

1D'après Prichard. Type de la sous-race hyperboréenne.

Les migrations terrestres suffisent à expliquer le peuplement des trois parties, du continent de l'ancien monde et des îles qui y sont adjacentes, car l'occupation de celles-ci sortait à peine des conditions de ces migrations. Les bras de mer qu'il fallait franchir pour y pénétrer n'offraient pas, en général, pour leur passage de difficultés beaucoup plus grandes que celles que présente le passage des grands fleuves, qui n'ont arrêté aucune migration terrestre de peuples sauvages ou barbares. On conçoit facilement comment des tribus qui ne possédaient encore que des moyens de transport par eau tout à fait rudimentaires, ont pu cependant traverser de semblables bras de mer et passer du continent dans les îles voisines. Ce ne sont pas là, à proprement parler, des migrations maritimes.

Dans le cours de l'histoire que nous avons entrepris de raconter, nous rencontrerons, nous saisirons pour ainsi dire sur le fait quelques migrations de cette dernière catégorie, qui se sont produites au milieu des temps pleinement historiques, dans le bassin de la Méditerranée et dans celui de la mer d'Oman: par exemple la migration d'une partie des populations pélasgiques d'Asie-Mineure en Italie, ou bien celles qui ont eu lieu entre l'Inde, d'une part, et, de l'autre, l'Arabie méridionale et la côte africaine du pays des Somalis. Mais ce sont, d'après leurs proportions mêmes, des faits de colonisation plutôt que proprement de migration. D'ailleurs nous les voyons se produire dans des conditions qui les rendent aussi peu extraordinaires que celui de l'établissement et de la diffusion de la race blanche en Amérique depuis le xve siècle jusqu'à nos jours. Il s'agit de mouvements opérés, en prenant la mer pour grand chemin, par des populations habituées au métier de matelots, possédant des vaisseaux capables d'affronter des traversées d'une certaine étendue, connaissant les conditions d'une navigation hanturière qui, sans franchir encore de bien vastes espaces, ne craignait pas cependant de perdre pour quelques journées la vue des côtes, par des populations parvenues à un degré de civilisation déjà remarquable. Remarquons de plus qu'aucun de ces transports de tribus entières par la voie de mer ne dépasse l'aire du développement habituel de la navigation commerciale à l'époque où elles se sont produites. Tout cela est bien loin de ce que firent les Scandinaves, avec des vaisseaux qui n'étaient ni plus forts ni plus perfectionnés, lorsqu'au ixe siècle ils colonisèrent le Groenland, et que, du xie au xive siècle, ils fréquentèrent habituellement le Vinland, c'est-à-dire le littoral de l'Amérique du Nord, en y fondant des établissements.

La réalisation de migrations maritimes de ce genre n'a donc en réalité presque aucun rapport avec le problème, insoluble semble-t-il au premier abord, que présente le peuplement par migrations de certaines parties du globe qui se composent d'îles disséminées sur un immense espace, séparées entre elles par d'énormes distances, et que cependant les Européens ont trouvées habitées par des tribus sauvages qu'il était difficile de croire capables d'avoir franchi, avec les faibles moyens en leur possession, les effrayantes étendues de mer qui s'interposent entre ces îles et le continent où tout nous induit à placer le berceau unique et commun de l'espèce humaine. Et pourtant ce problème a été résolu d'une manière certaine par la science contemporaine, et cela précisément pour la région où le fait exigé par la doctrine monogéniste paraissait le plus invraisemblable.

1D'après Prichard. Type de la sous-race malayo-polynésienne, dans sa division malaye.

La plupart des défenseurs de la pluralité des espèces d'homme et de l'autochthonie des races ont reconnu que les migrations par terre n'avaient en elles-mêmes rien d'impossible; mais il en était tout autrement, affirmaient-ils, des migrations par mer. En particulier, ils soutenaient que le peuplement de la Polynésie, par des immigrants venus de notre grand continent, était au-dessus de tout ce que pouvaient entreprendre et accomplir des peuples dépourvus de connaissances astronomiques et de moyens perfectionnés de navigation. A les en croire, les conditions géographiques, le régime des vents et des courants devaient opposer une barrière insurmontable à toute entreprise de ce genre.