—La vigne aime la chaleur; c'est la maladie qui tombe, plus qu'on sulfate, plus que l'eau en enlève.
La cuisine a l'odeur de graisse de confit et des paysans qui ne prennent d'autres bains que de soleil. Claude lit Graziella. Favereau, tout à coup, se met au port d'arme: d'un air timide, M. Edward est entré; il serre les mains en retirant trop vite la sienne, et prie le jeune paysan de bien vouloir le suivre sous le hangar:
—Quand je vous ai parlé hier au tennis, j'ignorais qui vous étiez. Je n'ai pas d'ordres à donner au fils de notre régisseur, à un ... (Il hésita, cherchant le mot convenable) à un jeune homme de votre mérite...
Claude répondit qu'il trouvait tout naturel de recevoir des ordres. Ils demeuraient l'un en face de l'autre, ainsi que deux petits garçons qui ne se connaissent pas et à qui l'on a dit: allez jouer. Edward, le premier, reprit son assurance et déclara—comme dans un salon, il l'eût fait à la dame qui n'a aucune espèce de conversation—que cette pluie était la plus désagréable du monde. Poliment, Claude espéra qu'elle ne lui rendrait pas Lur odieux, et Edward notait qu'en dépit d'un corps de jeune géant, d'un teint cuit, ce garçon baissait vers la terre le plus intelligent visage. Il se dit que ce petit paysan cultivé devait valoir qu'on s'en inquiétât: cependant que Claude admirait que ce bourgeois, son maître et son aîné, ait montré tant de délicatesse.
—Je vous envie de supporter encore cela, dit Edward, en désignant Graziella. Mais, ajouta-t-il, c'est l'édition de 1852.
Claude, tout heureux que son maître fût un amateur de livres, répartit qu'il aimait Lamartine à force de l'avoir lu, et rougit de ne pas connaître les noms des auteurs qu'Edward déclara préférer à tout; il reçut l'assurance que la bibliothèque lui resterait ouverte. Autour d'eux les gouttières débordaient, les eaux ravinaient l'allée; des hirondelles rasaient la terre, puis se cachaient dans les poutres du hangar pleines de piaillements.
Il fallut que la cloche du déjeuner sonnât une troisième fois pour appeler Edward. Claude, à table, laissa monologuer son père. Il songeait qu'Edward était pareil à ces jeunes gens entrevus chez son confrère de Floirac; il échafauda à l'instant une de ces vies qui lui seraient à jamais inconnues. Il imagina de vifs adolescents aux chemises molles, des parties de chasse, les départs à l'aube, les puérils chasseurs guêtrés de cuir jaune, les abois de chiens autour du grand breack, toute cette joie dans cet air vierge que les belles nuits laissent flotter derrière elles sur la campagne réveillée.
Après le déjeuner, la pluie ne cessant pas, il revint sous le hangar, et debout, au milieu de l'universel ruissellement, il se disait: c'est là que tout l'heure nous causions. Cependant, il entendit des pas précipités de quelqu'un qui se hâtait sous la pluie. Il n'osait espérer que ce fût Edward, mais il le vit apparaître courant, la tête nue et rejetée. Le jeune maître lui dit, d'une voix entrecoupée par l'essoufflement, qu'avec sa sœur ils avaient imaginé, pour tuer le temps, de ranger la bibliothèque et qu'ils avaient besoin de ses lumières.
Ils gagnèrent l'escalier extérieur, pénétrèrent dans la salle où l'avant-veille Claude s'était penché sur sa seizième année. Il vit d'abord, appuyée près de la fenêtre, la jeune fille May. Derrière elle un ciel lourd de nuées montrait par des déchirures un métallique azur. La pluie cessait, mais le vent faisait s'égoutter les arbres; les oiseaux avaient leurs voix particulières des fins d'orage. Claude eut peur que May, comme son frère, ne s'excusât; elle lui tendit seulement la main. Edward parlait des éditions intéressantes qu'il avait entrevues: Claude, sans l'entendre, se regardait dans le trumeau où lui était apparu, l'avant-veille, l'écolier songeur et grave qu'il avait été; aujourd'hui le miroir révèle à Claude,—pour la première fois, lui semble-t-il,—des cheveux trop frisés, une cravate rouge toute faite, des mains gonflées aux ongles terreux, et cette chemise de flanelle grise.
Dès lors, tandis que pour la forme il demande à Edward s'il veut placer les livres par ordre alphabétique des noms d'auteurs, il n'éprouve plus qu'un désir: disparaître. May, jusque-là silencieuse, d'une voix un peu haletante et pressée, comme les gens timides et qui ont hâte de se taire, dit qu'à Paris, chez son frère, les livres sont rangés selon la couleur des reliures. Sur son cou, une masse de cheveux semblent tirer en arrière sa trop petite tête; on ne voit que par intervalles l'eau glacée de ses yeux que recouvrent presque toujours des paupières un peu malades. Claude, interdit, et pour ne pas rester muet s'informa assez niaisement si elle avait du goût pour la lecture: