—Oh! la lecture et moi! fit-elle. Peu de livres me suffisent. Mme Gonzalès, abonnée d'une «bibliothèque circulante» s'indigne parce que «je ne me tiens pas au courant de ce qui paraît».
—Quels sont les livres qui vous suffisent? demanda Claude soudain intéressé et incapable de discrétion.
Elle fronça les sourcils, dit du bout des lèvres que c'était sans importance, se rapprocha, d'un pas traînant, de la bibliothèque.
Claude ne s'aperçut pas de la leçon; mais Edward, craignant qu'il fût blessé, se hâta de lui dévoiler que les saintes Écritures, Eschyle et, parmi les modernes, le seul Baudelaire, composaient la bibliothèque de sa sœur.
—Ne soyez pas ébloui, dit-elle; sauf ma Bible, je ne les ouvre guère.
Edward ajouta:
—La musique lui tient lieu de tout.
Claude, très à l'aise et un peu pompeux, déclara qu'en effet il avait été réveillé «par des flots d'harmonie», que, lui aussi, l'aimait passionnément, mais que, hors le grégorien et des morceaux d'orgue, son ignorance était extrême. Edward, accroupi sur le divan, alluma une cigarette qui sentait l'ambre, l'encens, la rose sèche; affectant de chercher ses mots, il exprimait des choses que Claude portait depuis longtemps dans son cœur. Il dit que pour ceux qui ne peuvent se résigner aux apparences, la musique arrache les voiles, les jette face à face avec la mort, et de cette confrontation crée une volupté; il raconta qu'à des jeunes gens qui se tuèrent et, qui furent ses amis, elle apparut comme le dernier lien qui attache à la vie. Il nomma l'un d'eux qui, dans ses derniers jours, couché sur le tapis du salon, ne voulait point que sa sœur quittât le piano, et la suppliait: encore! encore!
Claude ne songe pas à s'en aller, les yeux fixés sur les lèvres d'Edward, comme ceux d'un enfant qui écoute une histoire; et furtivement, ils s'arrêtent sur May, assise auprès de son frère, les bras relevés et les deux mains nouées contre la nuque. Claude se rappela plus tard qu'il avait répondu que la musique pouvait être aussi une prière, un cri de joie et d'amour, un acte de foi, et qu'Edward l'avait approuvé, lui parlant de Beethoven et de la neuvième symphonie: «Mais à Paris, disait-il, on commence de réagir contre toute musique trop chargée et qui s'écoute la tête dans les mains: on la veut dépouillée, simple et nue».
La pluie avait recommencé de les isoler dans son réseau traversé de fugitifs coups de lumière. Au centre de cette haute pièce qu'embaumaient les vieilles reliures et ce tabac blond, Claude se retrouvait, hors du temps et comme si cette minute dût être éternelle. Il dit que, dans le parti qu'il avait choisi de revenir à ses origines, la musique, plus qu'aucune autre joie, lui manquerait. Il raconta qu'une seule fois, chez les Floirac, il avait entendu une voix de femme et qu'elle continuait de chanter en lui.