—Quel dommage, dit Edward, que May ne veuille jamais chanter pour un autre que pour moi... Ce vous serait une telle révélation ...

Et May, d'une voix un peu âpre, ajouta:

—J'ai horreur d'aider à la digestion des gens, de laisser à leurs voitures le temps d'arriver; plutôt mourir que de chanter au sortir de table comme on donne le café et les liqueurs; mais pour vous, Monsieur, si vous y pouviez trouver quelque plaisir...

Claude interdit, ne put faire qu'un geste. Avec une hâte fiévreuse, une joie étrange et disproportionnée, Edward les entraîna au salon. May s'assit au piano, son frère choisit lui-même la partition.

Il parut à Claude que le ruissellement de l'eau sur le feuillage, que le vent dans les tilleuls, que toute la campagne submergée faisaient silence autour de ce chant, ou plutôt que les rumeurs du pluvieux après-midi étaient passées dans la voix du la jeune fille. Cela s'appelait l'Invitation au voyage. Chaque cri le frappait au cœur comme une petite vague; il entrevoyait d'inaccessibles joies; des bonheurs déchirants.

La porte s'ouvrit: May ferma le piano et se leva; Claude vit un homme corpulent, court, avec des cheveux en brosse presque blancs qui rendaient terrible l'aspect de ses joues violacées, de sa tête à mort subite.

—Qu'est-ce que vous faites ici, mon garçon?

Il arrêta sur Claude son regard glauque où le jeune homme, malgré son trouble, reconnut la couleur des yeux de May. M. Dupont-Gunther, vêtu de cover-coat, portait au petit doigt un solitaire; une trop lourde chaîne barrait son ventre. La voix de Claude s'étrangla, et ce fut Edward qui répondit nonchalamment:

—J'avais demandé à Claude Favereau de nous aider pour le classement de la bibliothèque ...

—Ce n'est point ici la bibliothèque.