Elle lève un visage que la chaleur pâlit; sous trop de lumière ses paupières battent; dans ses cheveux serrés, le soleil creuse des remous d'or sombre. Ce que dit Claude échappe à Mme Gonzalès, mais elle entend le rire jeune, frais, éclatant de May; puis Claude descend, s'arrête à mi-hauteur de l'échelle et la jeune fille n'a plus besoin de beaucoup lever la tête; elle choisit des reines-Claude, en rejette une à cause d'un ver; Claude, vivement, la ramasse, l'écrase sur ses dents. May regarde obstinément ses sandales, elle tourmente le bracelet indien à son poignet bruni; le sang bat aux tempes du jeune homme, il se raccroche aux barreaux de l'échelle, ne voit plus rien, se laisse choir dans l'herbe; à un faible cri de May, il rouvre les yeux: le visage bien-aimé est là, plein de stupeur et de douceur, leurs lèvres se touchent à peine et déjà la jeune fille se relève; ce simple effleurement, peut-être l'odeur de ce jeune corps la dégrise. Claude la regarde s'éloigner vers la maison. Lui-même, après une minute d'immobilité, quitte le parc; ses espadrilles font sur la route sa marche silencieuse. Plus de soleil, mais un ciel terni qui semblait peser lourdement aux lignes infléchies des coteaux.

May tourna la clef de sa chambre, s'assit sur la chaise longue, y demeura les mains ouvertes. Lorsque la cloche sonna, elle ouvrit la fenêtre et cria qu'elle ne descendrait pas déjeuner; puis, les volets refermés, elle s'abattit à la même place, suivant le mouvement indéfini de sa pensée d'un point à un autre: tantôt, elle se voyait déshonorée à jamais, criminelle, et tantôt s'indignait de sa lâcheté bourgeoise qui la rendait honteuse, moins du baiser reçu que de la condition subalterne de son complice. Elle se leva, s'étira, ramena ses mains un peu épaisses sur son visage, puis s'accroupit sur la natte, comme depuis l'enfance, avec Edward, ils avaient accoutumé de faire, les mains nouées autour des genoux. «S'il ne s'agissait pas du fils d'un paysan, si j'avais reçu ce baiser d'un ami d'Edward, éprouverais-je tant de honte?» Elle revenait indéfiniment à ce point douloureux de sa pensée; c'était sa manie de petite fille huguenote de juger la valeur morale de tous ses actes, de remonter la chaîne des motifs et des causes. Elle enviait ses amies catholiques qui, croyait-elle, possédaient un formulaire où se cotait exactement chaque péché, une nomenclature où, d'un coup d'œil, elle jugerait si sa faute était mortelle ou vénielle. Puis elle sourit de cette idée puérile: «Ah! du moins ont-elles, s'il leur plaît, un directeur» Mais elle s'avoua que jamais son orgueil ne lui permettrait une telle confidence. Tout, de même, comme sa religion la laissait seule! Elle se rappelait l'agonie d'une sœur de son père et la stupeur d'une amie catholique parce que le pasteur ne pouvait rien pour secourir celle qui s'en allait.

Elle entendit, à l'étage au-dessous, le bruit des fourchettes contre les assiettes, le même qui venait jusqu'à son lit d'enfant, au temps de sa rougeole, et qui la faisait pleurer parce qu'elle n'était pas assise avec les autres dans la lumière de la grosse lampe suspendue. Elle essaya de prier: «Dieu, tu m'as donné un seul guide qui est mon frère, mais tu as dit qu'un aveugle ne pouvait conduire un aveugle...» La voix en elle ne s'éleva pas qui rendait autrefois le calme aux eaux soulevées. «Comment peut-on croire qu'Il réside dans un tabernacle? Si je le croyais, j'irais Le forcer, en quelque sorte, dans Sa maison ... et Claude aussi croit cela.» Elle se rappelle alors le baiser reçu: avait-il duré longtemps? Les lèvres du jeune homme avaient-elles touché sa lèvre inférieure ou seulement la fossette de son menton? Avait-elle éprouvé de la joie, de l'horreur, du dégoût? Elle se souvint de l'animale et chaude odeur qui montait de la chemise défaite ... pouvait-elle nier qu'elle y trouvait par la pensée une jouissance? Elle pleura de honte. Qu'était devenue sa certitude intérieure de n'être point soumise à ce que le pasteur appelait la chair? Naguère elle aimait se reconnaître dans ces jeunes filles sublimes qu'inventent les écrivains modernes; volontiers, elle se classait parmi ces vierges hautaines qui ont le goût de la perfection et qu'une infortune consentie, des sacrifices cherchés, attirent plus que le bonheur d'une commune destinée. May s'était bien des fois complue à ce sentiment de sa sublimité, inquiète de s'imposer un renoncement, de s'immoler à elle ne savait quoi. «Perdre sa vie pour la sauver», elle avait écrit ce texte saint en exergue de ses notes secrètes, persuadée que, pareille aux héroïnes de ses romans préférés, elle n'était pas soumise aux basses concupiscences et que toujours elle ignorerait les mauvaises délectations... Aujourd'hui, voilà qu'elle se reconnaissait la sœur misérable, la sœur charnelle des filles d'Ève, esclave de la chair et du sang, sujette au même instinct, au même appétit que les bêtes: une femelle!

On gratta à la porte: Mme Gonzalès parut avec une tasse de bouillon; elle venait s'assurer que «sa chère petite» n'était pas plus souffrante. May dédaignait trop la dame pour lui prêter la moindre attention; pourtant elle ne put éviter de voir l'extraordinaire éclat de ses yeux charbonnés et, sous des manières patelines, un air d'insolence, de triomphe. La jeune fille, inquiète, assura qu'elle allait mieux et qu'elle n'avait besoin que de calme, de solitude.

—Oui, mon enfant, de solitude, répondit suavement Mme Gonzalès, qui démentit son approbation en s'installant sur la chaise longue:

—Vous m'avez toujours méconnue, petite May.

La jeune fille ne protesta pas. Immobile et le front impassible, tournée contre l'ennemie, elle attendait. La dame continua:

—Tant que vous fûtes mon élève, je ne m'étonnai pas de votre hostilité, mais à présent que vous voilà une grande personne, ne trouveriez-vous pas en moi un appui, des conseils?

La dame se réjouit de voir May rougir, puis devenir blanche, avant de balbutier qu'elle n'avait besoin de conseil ni d'appui d'aucune sorte.

—Vous vous vantez, ma chère, vous vous vantez... D'ailleurs, comme je vous comprends!