La tête rejetée en arrière, May oppose, quelques instants, un visage impassible, jusqu'à ce que les réticences, les douceâtres consolations, les sales insinuations de Mme Gonzalès aient raison de son attitude. Alors, elle s'abattit, sanglotante, sur la chaise longue, ne fut plus qu'une petite fille vaincue. Mme Gonzalès posa sur elle ce regard du chasseur sur la perdrix palpitante à ses pieds: elle ne doutait plus que May s'appellerait un jour Mme Castagnède, qu'Edith aurait le champ libre pour devenir Mme Dupont-Gunther et qu'elle-même, forte de sa double victoire, régnerait sur Bertie mieux qu'au temps de leurs amours. Elle s'assit près de May, prit entre ses deux mains courtes la main moite de la jeune fille; la dame avait retrouvé sa voix suave pour supplier «la chère petite» de lui montrer quelque confiance; elle lui protesta qu'il ne fallait point douter de sa discrétion, pourvu que May se montrât raisonnable: un jeune homme, depuis longtemps, l'adorait qui offrait toutes les garanties de bonheur...

Ces paroles résonnaient étrangement dans le cœur de May: elle n'en perdait aucune, bien que des pensées étrangères assiégeassent en foule son cerveau; elle sentait en elle une absence de toute volonté, elle avait conscience d'un effondrement de ses résistances intérieures. L'idée que cette femme, assise là, possédait son secret—ce secret!—ne lui laissait plus que le désir de s'en aller, de s'anéantir. Ah! quelqu'un! quelqu'un vers qui crier: mais, dans le désert de sa vie, rien ne lui apparut que le sourire trouble d'Edward, ce regard lucide et sec.

—Que vous demande-t-on, May, pour accomplir ce mariage qui serait votre salut? continuait la dame. Que souhaite-t-on de vous? De renoncer à l'erreur protestante: sur ce point, la mère Castagnède ne transigera pas. Je sais qu'il est dur d'abandonner ce que vous considérâtes jusqu'à présent comme la vérité, mais notre sainte religion n'offre-t-elle pas plus de garanties que la Réforme?

A tout autre moment, May aurait éclaté d'un rire qui eût coupé court à l'apologétique inattendue de Mme Gonzalès; tandis que la grosse femme s'empêtrait dans des formules, May, pourtant, songeait à cela qui précéderait son mariage, si elle y consentait; et elle était attirée par ce prétendu sacrifice au point que le mariage projeté lui parut accessoire et que cette conversion s'offrait à elle comme une rénovation, un recommencement. Elle vit ce phare, triste mouette blessée; elle oublia un instant Mme Gonzalès, Marcel Castagnède, Claude lui-même: elle imaginait cette Adeline Valadier, naguère sa plus chère amie, lorsque revenant du cours, elles traversaient ensemble la cathédrale: May demeurait debout aux côtés d'Adeline prosternée, anéantie, déchargeant son cœur.

Dans l'ombre de la chambre, elle n'entendait plus les paroles de Mme Gonzalès que comme un indistinct murmure. Elle se disait: «Je n'ai plus rien; tout est brisé autour de moi; toute issue m'est fermée, hors celle-là par où il faut que je me délivre. Seule au monde, sans famille, je n'aurai à passer sur le corps de personne pour m'évader du temple glacial et entrer dans la nuit chaude, étoilée de cierges, emplie d'une présence infinie.

—Puis-je, mon enfant, compter que vous serez raisonnable? Porterai-je à votre père une parole d'espoir?

Mme Gonzalès s'était levée; May fit oui de la tête et avertit la dame qu'elle ne descendrait pas pour le dîner. Seule, enfin, elle demeura assise les yeux grand ouverts dans l'ombre; elle s'étonna de la fuite des heures; le temps lui manquait pour assouvir la curiosité qu'elle avait de son cœur. Soudain, elle imagina la Gonzalès et sa fille se repaissant de son triste secret; elle crut les entendre rire de ce qu'un baiser donné à un petit paysan déclencherait une conversion et un mariage. May aurait voulu crier, se faire mal. Elle braverait en face le monde! Elle épouserait Claude, sans chercher de lâches consolations dans l'idolâtrie catholique. Elle s'acharna à raviver la mourante flamme de son orgueil; un brusque désir la mit debout: elle irait chercher un refuge entre les bras de son amour, elle prononça le nom de Claude et, en même temps, se sentit criminelle, quitta sa chambre, ne sachant où courir. Une ombre la guettait dans le couloir: elle reconnut la voix de Mme Gonzalès:

—Eh bien, ma belle, avons-nous réfléchi?

—Il suffit, Madame ... ceci me regarde seule.

Comme elle parlait d'un ton insolent, May se souvint que la dame «avait vu», et l'eût-elle oublié, le «plaît-il ma petite?» que l'autre lui lança, eût suffi à la rappeler à sa servitude; c'est pourquoi elle ajouta lâchement: