Jean-Paul traversa la place Saint-Sulpice où jouaient les enfants du catéchisme. Un corbillard de pauvre, contre le trottoir, attendait. Des écoliers riaient et se bousculaient autour du kiosque à journaux. Jean-Paul songeait à ce vieux domaine de Castelnau, dans la lande, qu'une lieue séparait de celui de son père et où il fut un petit garçon trop nerveux. Marthe se cachait derrière les arbres, s'amusait à lui faire peur, puis l'embrassait avec emportement...

Il revit l'obscure maison de campagne, aux murs énormes, si fraîche dans les lourds étés, il évoqua le fruitier, sa bonne odeur de placard et de coing où il goûtait avec Marthe à quatre heures et essuyait à son tablier des doigts gluants de confiture, le grand salon, dont une poutre transversale soutenait le plafond, la Cérès de la pendule, les petits «poufs» second empire, recouverts de soie noire et piqués de boutons jaunes, l'album à photographies, où des messieurs et des dames souriaient qu'on ne connaissait plus—les hautes lampes à huile... Et il évoqua aussi le parc, l'allée herbeuse où, enfants, ils s'arrêtaient «pour écouter le silence», disait Marthe... Alors le vent faisait un bruit monotone et doux dans les pins ondulants...

«O mon enfance, se disait Jean-Paul, c'est vers vous toujours que je reviens—c'est vous que je veux retrouver dans la maison de campagne trop grande. Il y avait des chambres qu'on n'ouvrait jamais et, sur les cheminées, des coquillages rapportés de voyage par des personnes mortes. Je me souviens que Marthe les appuyait contre mon oreille et me disait: «Entends le bruit de la mer...»

L'ascenseur s'arrêtait à son étage.

Jean-Paul travailla jusqu'à l'heure où, devant sa fenêtre ouverte au tiède crépuscule, il regarda le jour mourir et les souvenirs s'éveiller. Il songeait: que m'est-il arrivé d'heureux aujourd'hui? Alors il sourit, à cause de Vincent Hiéron qu'il devait voir le lendemain et évoqua la cour du collège où son ami était déjà un enfant pâle et tourmenté qu'on punissait parce qu'il ne jouait pas.


V

Des messieurs en redingote, mornes et résignés, encombraient les passages, et vainement la maîtresse de la maison les suppliait de s'asseoir: héroïquement, ils voulaient rester debout, cependant que, devant la cheminée, des poètes se succédaient, il y en avait de très vieux, qui, malgré la couperose de leurs joues et leur ventre ridicule, clamaient passionnément des vers d'amour. Jean-Paul éprouvait à leur endroit quelque pitié. Mais les jeunes, avec leurs faces amères et défiantes, l'exaspéraient—ceux surtout qui portaient des cheveux longs et des cravates à triple tour, ceux qui écrivaient eux-mêmes leurs noms sur les carnets des journaliste?... De toute cette littérature, une impression de médiocrité, de pauvreté se dégageait, dont chacun, semblait-il, avait conscience: quand le poète regagnait sa place, serrant des mains, opposant un sourire d'ineffable satisfaction aux très bien, très bien des confrères, un silence terrible s'établissait... On parlait bas ... les plus bornés éprouvaient un malaise qu'ils ne s'expliquaient pas; les gens ironiques entourés de poètes, ou de parents et d'amis de poètes, ne savaient que faire de leur ironie; les violents se mouraient d'indignation rentrée—et les dilettantes, pour qui la bêtise humaine constitue un spectacle plaisant, demeuraient, eux aussi, atterrés devant cet excès de ridicule.

Dans la cohue, Jean-Paul essayait vainement de reconnaître Vincent Hiéron. Excédé, il se réfugia au petit salon, jusqu'où n'arrivaient pas les clameurs des poètes...

Une seule lampe y mettait son âme recueillie. On sentait que les maîtres de maison devaient passer là leur soirée: les fauteuils étaient affaissés, une boîte à ouvrage accrochait de la lumière... Jean-Paul, un peu gêné de violer cette intimité, fut sensible à tant de bonne paix et de recueillement. Il demanda pardon à ces choses qui lui étaient étrangères, mais qui avaient l'air si doux, et s'assit. On n'avait pas fermé les contrevents de la porte-fenêtre. L'arbre du jardin se détachait sur un morceau de ciel encore pâle.