—Je me suis au contraire dissimulé, pour te mieux observer, disait Vincent.

Il considéra un instant Jean-Paul, et ajouta:

—Ah! oui, tu es resté le même ... il m'a suffi de te voir aller et venir dans ce salon, de groupe en groupe, comme jadis en récréation ... il m'a suffi de voir ta démarche hésitante et ta solitude, et quand on lisait certaines inepties, j'ai bien reconnu la façon dont s'abaissent les coins de ta bouche...

Ils revinrent ensemble. Jean-Paul parlait, parlait, cédant au besoin de livrer son âme à l'ami retrouvé. Il disait sa tristesse incurable, sa débile volonté, combien la vie lui apparaissait médiocre...

—Tu me disais les mêmes choses au collège, Jean-Paul, et tu me les rediras jusqu'à l'heure où tu sauras ce que veut dire se renoncer.

—Je ne le peux pas. Je ne m'appartiens plus ... déjà au collège, tu me jugeais «livresque», je me souviens.

—L'amour des livres, Jean-Paul, c'est encore l'amour de toi-même, car tu ne lis que ceux où tu te retrouves. Mais l'homme n'est à lui-même qu'un bien petit dieu. Tu ne vis pas, parce que tu es ton prisonnier. Il faut se renoncer pour vivre...

Il avait ce ton de prédicant qu'affectent les jeunes hommes inquiets de problèmes sociaux et religieux.

—Je ne peux pas ... je ne peux pas...

—J'ai prié pour toi, Jean-Paul, même quand tu me croyais loin... Je prierai jusqu'à l'heure où tu seras enfin délivré de toi-même ... où tu te seras donné à Dieu et à Dieu dans les hommes.