—Quelque chose ne meurt pas, Vincent, c'est notre passé, mon passé dont je suis obsédé...
—Tu ne le regrettes pas?
—Qui sait? dit Jean-Paul, si je ne les regrette pas, ces après-midi dans les bibliothèques, le front penché sur des livres que je ne lisais pas ... ces rêveries au coin de mon feu, dans le gris de cinq heures—alors que je n'avais pas même assez de volonté pour allumer une lampe...
—Tu étais absurde, Jean-Paul...
—Et mes promenades sans but dans l'indifférence des rues quand mon imagination créait, pour m'amuser, de merveilleuses légendes? J'y jouais le rôle d'auteur acclamé ou de génial musicien, ou bien j'évoquais le profil d'une femme amoureuse et compatissante ... je me voyais l'attendant sur un banc, les soirs de juin. Elle venait. Je la regardais marcher sur l'allée à pas pressés.—Et le flou de son visage sous le tulle de la voilette, et ses yeux illuminés à ma vue, et un serrement de sa main dégantée, inondaient mon cœur d'une joie infinie... La vision s'effaçait ... je sentais plus douloureusement ma présente solitude, je rentrais chez moi et je faisais des vers...
—Si puérilement tristes ... dit Vincent, tu me les lisais quelquefois. Certains sont encore dans ma mémoire—et il murmura:
Je vois dans chaque nuit, celle du bien-aimé,
Celle qui mènera vers mon cœur étonné
L'ami pour qui s'amasse en moi comme un automne
D'amitiés mortes et d'amours abandonnés...
Vincent et Jean-Paul restèrent silencieux, un instant, au bord du passé... Vincent passa la main sur son front.
—Ces souvenirs sont malsains, dit-il, viens-tu? Nous sommes très en retard.
—Pas ce soir, je me sens fatigué...