—Mon enthousiasme au dernier congrès d'Amour et Foi, songe-t-il, n'était-ce pas, au fond, la joie de découvrir un sens à ma vie? N'était-ce pas un épanouissement de ma personnalité, où s'est complu l'orgueil qui me tourmente?—J'étais alors si malheureux! Mon chagrin ne venait pas des conditions matérielles de la vie—sauf peut-être des langueurs d'estomac, qui nous inclinent à la tristesse. Mais je connaissais ma médiocrité; encore aujourd'hui je sens douloureusement tout ce que je ne suis pas. Et du peu que je suis il m'arrive souvent de douter... Avant que je rencontre l'union Amour et Foi je ne jouissais même plus de ma misère, comme aux lointains crépuscules de mon adolescence, en retrouvant son reflet dans la littérature. Et pourtant ce passé, ce triste et morne passé, voici qu'il me reprend ce soir: je suis vraiment son prisonnier. Il revêt d'inexprimable poésie mes pauvres joies d'autrefois. Il me décourage avec le souvenir pesant des vieilles fautes. C'est lui qui m'arrête sur la voie austère, où hier encore j'avançais si joyeusement—trop joyeusement, hélas!—car même ce soir, j'aurais, il me semble, quelque plaisir à me mêler aux camarades. Mais est-ce la joie du disciple qui a fait un peu de bien aux âmes rencontrées?

Ce soir, je vois que je trouve mon compte à cet apostolat et qu'en réalité il m'amuse infiniment.

A l'union Amour et Foi, l'amateur d'âmes que je fus toujours traversa des pays encore ignorés de lui. Il se pencha avec délices sur les étangs trouvés au hasard de la route, et d'où s'élève quelquefois une voix mystérieuse et tendre... Telle âme, à qui je supposais me dévouer, n'a jamais servi qu'à enrichir ma collection.

Pourtant comme j'ai cru vous aimer, et comme je vous aime vraiment, visages mornes des apprentis, à l'expression douloureuse et tendue, particulière aux illettrés qui écoutent une conférence... Comme je vous porte gravées au plus profond de mon âme, figures ternes qu'attriste une bouche tombante et lasse, pauvres grosses mains, aux gerçures terreuses, aux ongles noirs sur le pantalon bleu!

Mais, hélas! je suis prisonnier, comme autrefois.—Je n'ai pas su me délivrer de moi-même pour me donner à vous.

Voici que le passé trouble reflue en moi. Je retrouve la vieille compagne des mauvais jours, ma médiocrité égoïste et jalouse. Tout ce que j'ai rêvé, au temps des illusions, cette loi du devoir, à quoi ma volonté décida de se plier—mon Dieu, tout cela va-t-il sombrer?


XIV

Les camarades entouraient le lit de Jérôme qui devait regagner Paris dans la journée. Traversant Bordeaux après un pèlerinage à Lourdes, il avait fait la veille une conférence publique. Vincent Hiéron, à genoux sur le tapis, ramassait pieusement le linge du grand homme, les flanelles humides encore d'une généreuse sueur; le maître lui avait enseigné que la plus humble besogne est magnifique, si on l'accomplit pour la cause...

Les autres, dévotement, contemplaient leur idole. Sans doute, il eût semblé laid—de cette laideur sale qu'on voit à tout homme à son réveil, lorsque ce n'est plus un adolescent. Mais ses yeux avaient la même flamme, les mêmes lointains de tendresse et de rêve—une invincible attirance; et dans le sourire, dans le geste des bras repliés sous la tête, une grâce d'adolescence persistait, malgré la trentaine proche. Il semble que le temps veuille effleurer à peine ceux qui ont gardé la foi, l'espérance, l'amour de leur vingtième année. Des poètes chargés d'ans ne portent-ils pas, au fond des yeux, toute leur jeunesse frappée d'éternité...?