Dès le collège, Jean-Paul le déroutait. Avec ce camarade trop subtil, un problème toujours l'obsédait: «Dois-je faire semblant de comprendre ou, à tout hasard, d'être vexé?» Ce jour-là, il se souvint à propos d'un rendez-vous, serra la main de Jean-Paul et quitta la place.

Jean-Paul, seul de nouveau, goûta la joie de n'être plus énervé. Les trottoirs luisaient. Une paix triste flottait sur la chaussée; la mélancolie de Jean-Paul s'épura. Il en oublia les causes infimes. Il sentit douloureusement l'inutilité de sa vie. Il avait quelquefois ébauché le geste de Rastignac, et jeté vers la grande ville son «à nous deux». Mais les petits échecs, les lassitudes, les dégoûts l'avaient rejeté dans la chambre, où dès lors il se tapit loin de la rue, avec des livres.

«A ces livres, se disait Jean-Paul, je dois peut-être mes tristesses. Il ne faut pas entrevoir les paradis lointains qu'on est trop médiocre pour atteindre... Pourtant, que devenir, si je ne lis pas...?»

Chaque année, quand juillet pesait lourdement sur la ville, et qu'aux bancs des jardins publics, le soir, des faces luisantes somnolaient, Jean-Paul, à qui son père avait abandonné la fortune maternelle—quinze mille francs de rentes—voyageait à grands frais.

Mais les paysages nouveaux qu'il traversa ne lui furent pas une consolation.

«Le petit monde que je porte en moi demeure partout le même, se disait-il; d'ailleurs toutes les villes se ressemblent: des trams électriques entre des vitrines de magasins. On a beaucoup trop parlé de celles qui ont, comme Venise, la prétention d'échapper au type commun... J'y recueille des impressions qui sont des réminiscences de d'Annunzio, de Barrès, d'Henri de Régnier...»

Jean-Paul avait toujours mieux aimé se terrer, dans l'automne pluvieux, au fond des landes qui avaient servi de décor à ses jeux d'enfant. Son père n'osait boire devant lui que deux verres d'armagnac, lui parlait du cours de la résine, s'embarquait dans des récits de chasse, au long desquels Jean-Paul avait des loisirs pour penser à autre chose. Et les cabanes perdues, où, en octobre, on guette les palombes afin de les prendre dans des filets, étaient pour le jeune homme de mélancoliques retraites.

«Faut-il rentrer? se demanda Jean-Paul, ou chercher des camarades?»

Il fut au moment d'aller rue du Luxembourg, dans un cercle d'étudiants où il avait en réserve quelques amis sachant écouter, sourire, et se laisser convaincre. Jean-Paul aime les regarder vivre. Il donne des conseils. Il dirige. Il les détourne de la tentation en leur racontant ses propres luttes intérieures et comment, parfois, il succomba. Comme Jean-Paul ne pense pas que son histoire authentique offre quelque agrément, il la recompose avec beaucoup d'art à l'usage de ses petits amis... Cependant qu'au café voisin un violoniste fait vibrer ces jeunes âmes pensives, Jean-Paul leur parle à mots couverts des fêtes qu'il fréquentait avant sa conversion—et, pour les décrire, il se rappelle les fantaisies de des Esseintes. Il leur dit enfin cette conversion, utilisant pour son récit une certaine Nuit de Pascal qu'il composa jadis, et que ses maîtres louèrent fort.

Dans ce milieu de jeunes catholiques, Jean-Paul est devenu théologien. Il pimente ses discours d'un grain de modernisme, s'exalte sur l'immanence et la révélation intérieure, absorbe, vingt minutes avant le dîner, un court résumé de la philosophie kantienne qui lui permet de démontrer au dessert que saint Thomas ne suffit plus. Il parle avec ironie de l'encyclique Pascendi, des Jésuites, du cardinal secrétaire d'État, déclare qu'il est l'heure de revenir à la grande tradition mystique, s'attendrit sur saint François d'Assise ... puis, suivi d'une petite cohorte d'admirateurs, va excursionner sur la rive droite et échouer dans les promenoirs d'un music-hall.