Mais ce petit jeu n'amuse plus Jean-Paul. A la société de ces âmes puériles et douces, il préfère aujourd'hui l'isolement.
Jean-Paul se retrouva dans sa chambre, avec le crépuscule. Une cendre fine s'épandait sur les toits. Il demeura près du feu, sans lampe, cherchant au lointain de son passé une vague histoire d'amour, ou quelque amitié, afin qu'avec ce souvenir il adoucît un tel isolement. Pourquoi revit-il alors ses quatorze ans, la classe de troisième, sa dernière année d'enfant? Chaque dimanche, Jean-Paul faisait sortir un petit pensionnaire dont le cœur abandonné ne vivait que de lui et le soir on les ramenait en voiture, au collège.
Jean-Paul se souvient de ces fins de dimanche, à Bordeaux, de la poussière dorée dans le soleil couchant, de la foule se traînant sur les trottoirs...
«Est-ce là toute ma vie sentimentale?» se demanda le jeune homme.
Il alluma la lampe, regarda dans la glace son long corps d'adolescent grandi trop vite, ses yeux bruns et tristes; il sourit, et à mi-voix dit le nom de celle qu'il n'aimait pas, mais dont l'amour l'enveloppait: Marthe...
Cette jeune cousine, Marthe Balzon habite rue Garancière, avec son père, Jules Balzon, professeur de rhétorique au Lycée Montaigne. Malgré sa fortune, qui est considérable, M. Balzon demeure attaché à l'Université, car il a le goût d'instruire la jeunesse et il lui importe peu de n'avancer pas. En Gironde, la propriété des Balzon, Castelnau, est voisine de Johanet. Marthe et Jean-Paul s'y retrouvent chaque année.
Leurs mères furent élevées ensemble, au Sacré-Cœur de Bordeaux. Le mariage ne diminua pas la tendre amitié qui, sous les platanes du couvent, faisait se promener les deux jeunes filles un peu à l'écart de leurs compagnes... Dans l'ennui des grandes vacances, elles abandonnaient leurs enfants à la même bonne anglaise, et, réfugiées dans l'ombre fraîche d'un vieux salon campagnard, se lisaient à tour de rôle Indiana. En 1893, l'été fut accablant sur ces landes de Guyenne, où les eaux sont dangereuses. Le même mois, une épidémie de fièvres emporta les deux amies...
Jean-Paul considéra un instant la photographie de sa mère, ce sourire triste, flottant sur des traits adorés, et songeant qu'il irait voir Marthe après dîner, goûta, par avance, la joie d'effleurer avec ses lèvres un fin visage devenu tout pâle...