Se tromperaient-ils ? Impossible : le Christ leur est apparu plus de dix fois ; il a mangé avec eux, leur a fait toucher son côté transpercé, s’est élevé en leur présence dans les cieux. Voudraient-ils nous duper ? Mais à quelle fin ? Si pervers que soit un homme, il ne se plaît point à mentir, sans qu’il y trouve quelque avantage. Or étudiez de près les apôtres : il y a dans leur parole un accent de parfaite loyauté, ils conviennent de leurs anciens torts, ils s’accusent, ils s’humilient, ils ne nous cachent pas qu’ils ont abandonné leur maître sur le chemin du Golgotha. Et pourtant, les voilà fermes, obstinés, unanimes à prêcher que le Christ est vraiment ressuscité.
Si Jésus n’a pas triomphé de la mort, ses disciples sont complices d’une exécrable imposture ou frappés de folie. Car toutes les espérances fondées sur lui croulent ; s’ils ont de la droiture et du sens, un seul parti leur reste : c’est d’avouer leur erreur. A ce prix, la bonne grâce des Juifs leur est assurée. Mais vouloir imposer à l’adoration de l’univers un corps sans vie et sans vertu, et qu’un sacrilège mensonge a déshonoré, quel crime et quelle sottise ! Qu’ont-ils à espérer ? Sur la terre, un échec certain, accompagné ou suivi des supplices les plus infamants ; et après cette vie, les éternels tourments que le Dieu juste et jaloux auquel ils croient, réserve aux imposteurs pleinement conscients de répandre un culte idolâtre.
Et pourtant ces hommes simples, timides et craignant Dieu, marchent, sans jamais hésiter, à la conquête du monde, ne doutant pas qu’il tombera tôt ou tard à genoux devant leur maître crucifié. Les injures, les mépris, ce que la cruauté humaine a de plus raffiné et la mort de plus horrible, ils l’affrontent d’un front serein et d’un cœur joyeux. On a vu, j’en conviens, des fanatiques épris d’une idée fausse la défendre jusque dans la mort. Mais jamais, non jamais, on ne nous montrera des hommes vraiment religieux qui sacrifient leur honneur, leur vie, une âme qu’ils savent immortelle, pour affirmer un fait sensible, aisé à constater et dont ils connaissent parfaitement la fausseté.
Expliquer l’origine et la merveilleuse histoire du christianisme par l’illusion ou l’imposture, est-ce autre chose que donner le vice ou la folie pour support aux plus admirables vertus, que faire du Créateur le complice d’une erreur ou d’un mensonge ? N’est-ce pas nier la Providence et l’existence même de Dieu ? — A ces dogmes, dans l’ordre actuel, s’unit aussi, par les liens les plus forts et les plus étroits, la divine origine de l’Église catholique.
Assurément, le Christ, en fondant sa religion, a voulu qu’elle fût transmise une et invariable aux apôtres et à leurs successeurs ; que par eux elle s’étendît à travers tous les siècles et toutes les nations, pour devenir la règle souveraine des intelligences et des volontés, leur donnant une même naissance spirituelle, comme aux enfants d’une seule mère, les unissant dans une même foi, leur proposant un même idéal de perfection absolue à réaliser par la participation aux mêmes sacrements.
Pour remplir son dessein, le Christ — et cela devait être — a établi une société hiérarchique, dont les chefs reçoivent leurs ordres sacrés, leur autorité, leur symbole de foi et leur mission de lui et de ses successeurs immédiats, les apôtres. Qu’un seul anneau de la chaîne ininterrompue qui doit les relier à l’Église primitive soit brisé, et tous ceux qui en dépendent rompent avec la société voulue et réalisée par Notre-Seigneur.
Aussi son divin fondateur a-t-il voulu que, pour maintenir l’accord dans la foi et la discipline entre ses divers membres, elle possédât toujours un chef, centre d’autorité et juge suprême des controverses ; principe d’unité et de vie d’autant plus nécessaire à l’Église que celle-ci se dilate davantage et étend plus au loin à travers l’espace et le temps ses vigoureux rameaux.
« S’il n’existait une primauté dans l’Église, disait le protestant Hugo Grotius, les controverses seraient interminables, comme elles le sont dans le protestantisme[11]. » La divine institution d’un juge infaillible, dans les questions qui touchent à la foi, est, d’ailleurs, nécessaire, pour l’éducation du genre humain. Cette pensée, on le sait, frappa vivement Augustin Thierry, au cours de ses études historiques ; elle fut le trait de lumière qui le conduisit droit à l’Église catholique[12].
[11] Hugo Grotius. Via ad pacem Eccles., titul. VII, op., t. IV, édit. Basil, p. 658.
[12] Lettre de Gratry, Conn. de Dieu, t. I, append.