Prétendre que l’obéissance est de notre part facultative, c’est une hypothèse à tous égards insoutenable. Notre Maître, selon l’expression de l’Écriture, remue le ciel et la terre pour nous instruire et nous apprendre la manière dont il veut être honoré ; il nous presse, il exhorte, il menace, il s’immole dans sa nature humaine pour cimenter de son sang les pierres de l’Église, où il nous presse d’entrer. Après le Christ, les apôtres répètent qu’il n’est point d’autre nom sur la terre, hormis celui de Jésus, dont la vertu puisse nous sauver, et qu’un Évangile différent du sien, vînt-il du ciel, il ne faudrait point l’écouter. Le commandement divin pouvait-il être à la fois plus rationnel et plus pressant ?
Pour esquiver cet ordre, on nous dit : la révélation n’est-elle pas un privilège ? Sans doute, mais un privilège que nous impose d’autorité, en vue de notre bonheur et de sa propre gloire, celui dont nous dépendons corps et âme. La vie surnaturelle qui nous est offerte et à laquelle nous sommes initiés par l’acte de foi, il n’est pas plus permis de nous y soustraire que d’étouffer en nous la vie naturelle par le suicide. Pour qui a quelque souci du respect dû à Dieu et de ses propres intérêts, c’est donc un crime ou une folie de renier la foi ou de ne point faire effort pour la reconquérir. Vainement chercherait-on une sérieuse excuse qui libère la conscience de ce devoir urgent, on n’en trouvera pas.
CHAPITRE III
LES DISPOSITIONS POUR CROIRE
1. L’orgueil d’une raison trop exigeante, grand obstacle ; exemple de Renan. — 2. Nécessité d’une adaptation : Humilité ; prière. — 3. Autres obstacles : Les sens et le cœur. — 4. Les écarter par la docilité, l’esprit de sacrifice, la fidélité aux bonnes œuvres.
1. — L’orgueil d’une raison trop exigeante, grand obstacle ; exemple de Renan.
En examinant les preuves de la religion, qui sont développées tout au long par les apologistes catholiques, il importe de se mettre en garde contre une déception, où se heurtent la plupart des rationalistes, et qui, dès les premiers pas, peut compromettre une conversion. Qu’on ne cherche pas dans ces arguments, tout concluants qu’ils soient, l’évidence immédiate et l’absolue clarté des axiomes mathématiques. Demander à tout un ordre de vérités un genre de démonstration qu’elles ne comportent pas, c’est un vice de méthode qui, à l’avance, frappe toute recherche de stérilité.
Il est diverses classes de connaissances dont l’objet, d’ailleurs absolument certain, ne se découvre pas sous le même jour[14]. Telles vérités sont plus à notre portée et se laissent mieux saisir que d’autres ; elles ne s’adressent qu’à l’intelligence et n’intéressent à aucun degré les facultés affectives, c’est-à-dire le cœur et la sensibilité. Les vérités religieuses, au contraire, entraînent pour ceux qui les reconnaissent de graves conséquences, dont l’appréhension suffit à porter le trouble au fond de l’âme. Quand on les considère, du cœur surtout s’élèvent des nuages, qui offusquent la clarté des meilleurs raisonnements.
[14] Voir Ollé-Laprune : la Certitude morale.
Elle est donc plus vraie qu’il ne semble de prime abord, cette parole de Vauvenargues : « C’est le cœur qui doute dans la plupart des gens du monde ; quand le cœur se convertit, tout est fait, il les entraîne. » Une raison altière, exigeante à l’excès ; des passions qui s’accommodent mal du joug religieux, tels sont les principaux obstacles à la foi.
Pourquoi, dans notre siècle, de tant d’âmes que l’on croirait s’élancer vers Dieu, un petit nombre seulement le rencontrent-elles ? Entendez-vous les plaintes, parfois déchirantes, de tous ces enfants prodigues de l’Église catholique qui soupirent vers la foi perdue ? « Je voudrais avoir la foi et les vertus de ma mère ! » — « Mon Dieu, faites-moi croire ! » s’écrient-ils en prose et en vers. D’où vient que ce mouvement, d’ordinaire, n’aboutit pas, et que les projets de conversion avortent, à peine ébauchés ? Serait-ce un indice que Dieu n’entend pas ces sanglots d’un cœur endolori, ou, s’il les entend, qu’il les dédaigne ? Non assurément la voûte d’airain, immobile au-dessus de nos têtes et contre laquelle se briseraient les plaintes humaines, n’est qu’une fiction des poètes. Il n’est pas de vœux, si timides soient-ils, que Dieu repousse ; mais il attend mieux que des désirs fugitifs, aussitôt évanouis qu’ils sont éclos.