Sincères, croyons-nous, en de rares moments, ces plaintes ne sont pas soutenues par la prière humble et persévérante qui frappe sans se lasser aux portes du monde invisible ; elles sortent d’un cœur qui continue d’obéir à ses passions terrestres, indocile à suivre les inspirations d’en haut. Si, par intervalles, il s’humilie comme pour adorer, il se redresse bientôt, dans l’attitude de la défiance ou de l’orgueil. Inconscients ou non, nous voudrions plier Dieu à nos caprices vraiment trop exigeants. Comme Thomas, l’incrédule, nous voudrions que le Christ nous fît palper, avec sa chair sacrée, la vertu même de sa divinité ! Nous ressemblons au malheureux qui, tombé, la nuit, dans un précipice et voyant un guide charitable se présenter à lui pour l’en arracher, repousserait ses avances et exigerait pour le suivre qu’il se montrât en plein jour.
A cet égard, rien de plus tristement instructif que la crise qui, il y a cinquante ans, jetait Renan du sanctuaire où il allait entrer parmi les pires ennemis de la religion catholique. Lui aussi, à en juger par ses confidences, a laissé éclater quelques regrets ; mais combien arrogants et altiers, vis-à-vis de la Providence ! Il n’abdiquerait pas sa foi, écrivait-il à sa sœur, le 11 avril 1845, « si Dieu lui accordait, en ce moment, cette illumination intérieure qui fait toucher l’évidence et ne permet plus le doute ». Il convient en même temps que tenir la religion chrétienne pour fausse, c’est faire preuve d’un esprit borné, car jamais « le mensonge ne peut produire d’aussi beaux fruits[15] ». En dépit de ces derniers aveux, Renan, qui fut, on le sait, un pauvre logicien, hésite et doute. Et comme s’il voulait se décharger de la terrible responsabilité qu’il encourt, il s’ingénie à montrer son état d’âme comme la résultante fatale des circonstances. « Il ne dépend pas de lui de voir autrement qu’il ne voit », dit-il à sa sœur ; et celle-ci, depuis longtemps émancipée de toute idée religieuse, encourage le libre penseur encore timide et lui répond qu’« il ne dépend de personne de s’obliger à croire ».
[15] Lettre du 11 avril 1845. (Revue de Paris, 1er septembre 1895, p. 58.)
Par de discrètes insinuations, par des mots savamment évocateurs, cette femme, dont la culture intellectuelle et la distinction d’esprit n’atténuent pas les immenses torts, excita, fortifia ses inclinations au scepticisme en matière religieuse et son horreur naissante de la discipline cléricale. Un manque absolu d’humilité chez Renan, la lecture des philosophes sceptiques ou panthéistes d’Allemagne, avant de s’être armé d’une bonne logique pour démêler leurs sophismes, achevèrent d’en faire un apostat. Il n’est pas même nécessaire de supposer chez celui qui écrira plus tard l’Abbesse de Jouarre et donnera aux jeunes gens des conseils peu édifiants, certains motifs d’ordre intime qui ne se disent pas. En tous cas, nous ne consentons pas à voir en Renan, comme on l’a dit, « un esclave de sa conscience », un homme loyal, « fidèle à son devoir ». Non, vous aurez beau chercher dans sa vie et ses écrits, vous n’arriverez pas à saisir un caractère généreux et droit.
Croyez-le bien, quand il commence ses études de philosophie et de théologie au séminaire, ce ne sont ni les austères obligations de la vie sacerdotale, ni les charmes de la vérité qui l’attirent. Il étudie avec ardeur, mais pour se distinguer. Jamais il ne vise, durant ses heures de travail, à glorifier plus tard son Dieu, à éclairer, consoler et relever les âmes. Ce ministère convient aux esprits communs ; il se croit d’une essence supérieure, si on en juge d’après ses Souvenirs d’enfance et de jeunesse. « La première fois, nous dit-il, avec une pose de paon, que mes condisciples m’entendirent argumenter en latin, ils furent surpris. Ils virent bien alors que j’étais d’une autre race qu’eux et que je continuerais de marcher quand ils avaient trouvé leur point d’arrêt[16]. » Un peu plus tard, il confie à sa sœur qu’« une réputation commencée l’assure déjà qu’il parviendrait à sortir de l’insipide vulgaire ».
[16] Souvenirs d’enfance et de jeunesse. (Revue des Deux-Mondes, 1er novembre 1880, p. 91.)
De tels hommes sont trop épris d’eux-mêmes, pour tout sacrifier à la vérité, surtout à la vérité religieuse dont s’accommode mal leur amour-propre. On peut croire Renan, d’ordinaire si discret sur ses défauts, quand il écrit à l’un de ses amis de séminaire, l’abbé Cognat : « Je suis fort égoïste ; retranché en moi-même, je me moque de tout[17]. » Où l’on peut douter de sa sincérité, c’est quand il déclare à ses lecteurs que la perte de la foi est chez lui la résultante de ses études dans l’histoire et l’exégèse. En réalité, dès les premiers mois de sa philosophie, l’esprit d’indépendance, le désir de se distinguer et la fausse direction intellectuelle où il s’engage, à l’insu de ses maîtres, le jettent vite hors de la droite voie. Il estime, en effet, que « la première condition de la philosophie naturelle est de n’avoir aucune foi préalable ». Dans son langage, cela signifie qu’il faut débuter dans cette étude par un doute réel, effectif, universel. C’est une méthode erronée et très dangereuse : celui qui ne se fie ni à l’aptitude de la raison à discerner le vrai du faux, ni au fonds indispensable de connaissances, qui lui sont transmises par voie d’autorité, celui-là, s’il est conséquent, restera enfermé dans son scepticisme.
[17] Lettre à un ami du séminaire, l’abbé Cognat, dans le Correspondant du 25 janvier 1883, p. 337.
Renan, ses confidences le prouvent, a cessé de croire au témoignage de la raison humaine, quand il rejette les données de la foi. « On est frappé, observe-t-il, de l’incertitude de toutes les opinions qui ne sont fondées que sur la raison[18]. »
[18] Lettre d’Issy, 15 sept. 1842. (Revue de Paris, 15 août 1895.)