« Je perdis de bonne heure, raconte-t-il ailleurs, toute confiance en cette métaphysique abstraite qui a la prétention d’être une science en dehors des autres sciences et de résoudre à elle seule les plus hauts problèmes de l’humanité. La science positive m’apparut dès lors comme la seule source de la vérité[19]. » Bref, il doute déjà de l’existence d’un Dieu personnel et de la spiritualité de l’âme ; et, au lieu de chercher dans la prière, auprès de ses maîtres ou dans les grands apologistes chrétiens la solution de ses difficultés, il se dresse de toute sa petite taille, pour lutter, selon son expression, avec Dieu. Et comme s’il n’était point assez fort et hardi pour secouer par lui-même le joug de la religion, il cherche dans les objections de ses livres de classe, surtout dans la métaphysique brumeuse de Kant et de ses successeurs, des raisons qui encouragent ses instincts de libre penseur. Lui qui prétend rejeter toute autorité en matière philosophique, il écrit à sa sœur : « J’aime beaucoup la manière de tes penseurs allemands, quoique un peu sceptiques et panthéistes. Si tu vas jamais à Kœnigsberg, je te charge d’un pèlerinage au tombeau de Kant[20]. »
[19] Souvenirs d’enfance et de jeunesse. (Revue des Deux-Mondes, 15 décembre 1881, p. 741 et 742.)
[20] Lettre du 15 décembre 1847.
En définitive, si Renan a cessé de croire, c’est donc sa faute. Lui-même avoue qu’à ce point de vue, il n’est pas sans reproches[21]. On serait tenté non point de l’excuser entièrement, mais de le plaindre quand, avec tous les dehors d’une vive émotion, il s’écrie : « Que de fois j’ai maudit le jour où je commençai à penser, et j’ai envié le sort des simples, que je vois autour de moi si contents, si paisibles ; Dieu les préserve de ce qui m’est arrivé[22] ! » Mais là encore se trahit sa colossale vanité, et l’on songe avec tristesse et indignation aux quarante années consacrées par cet homme à tuer dans l’âme des croyants la foi à Dieu, au Christ, à la vertu et à une vie future, sachant bien d’ailleurs que toute éclipse de la religion chrétienne entraîne avec elle un immense déclin dans la morale et le vrai bonheur du monde civilisé. Tout s’explique si on se souvient que Renan était, de son aveu, fort enclin à « se moquer de tout » et à « manquer de franchise dans le commerce de la vie[23] ».
[21] Lettre à l’abbé Cognat. (Le Correspondant du 25 janvier 1883, p. 314.)
[22] Lettre du 21 juin 1845. (Revue de Paris, 1er septembre 1895.)
[23] Revue des Deux-Mondes, 15 novembre 1882, p. 255.
2. — Nécessité d’une adaptation : humilité, prière.
Nous savons pourquoi Renan apostasia : l’humilité, la droiture et la générosité d’âme lui firent défaut. Ceux qui à travers des épreuves douloureuses conservent la foi ou la conquièrent, comme Maine de Biran, Marceau, Gratry, Lacordaire, Louis Veuillot, Augustin Thierry, etc., suivent le chemin opposé. Ils cherchent, ils aiment la lumière, non pour devenir plus savants, mais pour devenir meilleurs ; ils ne s’acharnent point à trouver Dieu en défaut pour se dispenser de croire et de soumettre leur vie à ses préceptes. Ils vont à lui avec leur âme entière. Ils savent que ce n’est pas toujours assez, pour connaître pleinement la vérité religieuse, de la faire poser devant la raison comme l’objet devant la chambre noire du photographe. La foi n’est pas « un précipité chimique » qu’il faut considérer d’un regard curieux et désintéressé, un « phénomène objectif qui se passe en nous et devant lequel nous devons rester passifs[24] ». Tout au plus, la méthode prônée par les positivistes serait-elle suffisante, appliquée aux questions d’ordre moral, si le regard de l’âme humaine était parfaitement pur. Malheureusement, même après que les preuves des vérités religieuses ont été clairement exposées, il peut y avoir en nous des obstacles qui les empêchent d’agir et de produire la conviction. Pour en être bien pénétrés, il est besoin de préparer et d’accommoder notre âme, par une sorte d’épuration intérieure, à recevoir la lumière qui nous vient des hommes et surtout celle qui descend directement de Dieu.
[24] Examen de conscience philosophique, par M. Ernest Renan. (Revue des Deux-Mondes, 15 août 1889, p. 721.)