Est-ce que toute connaissance ne requiert pas une adaptation préalable entre l’âme et son objet ? C’est là une des lois essentielles qui président à l’éclosion de la pensée et même de la sensation ; en sorte que les philosophes ont défini la vérité comme l’assimilation ou l’équation entre le sujet connaissant, c’est-à-dire l’intelligence, et l’objet connu dont elle reproduit les traits. Veritas est adæquatio inter rem et intellectum. Or il est bien évident que plus une faculté sera bien disposée et dégagée des obstacles qui arrêtent, détournent ou dénaturent l’action de l’objet qui s’y reflète, plus la vérité y resplendira fidèle et précise. Un miroir déformé, ou seulement couvert çà et là d’un peu de vapeur ne présentera de son objet qu’une image confuse et menteuse. Plus parfait que les instruments sortis de nos mains, l’œil s’accommode avec une rare souplesse à la distance et aux dimensions des choses qu’il contemple. Mais un brin de paille, placé devant lui, c’est assez pour troubler la vision. Au lieu d’un obstacle extérieur à l’œil ou d’un accident transitoire, supposez un vice organique, le daltonisme par exemple. Dès lors, l’œil ne sera plus sensible aux rayons rouges, verts ou violets.

Dans les choses du cœur, il y a également des faits qui, évidents pour les uns, restent pour les autres des énigmes indéchiffrables. Il n’est pas rare d’entendre des personnes se plaindre qu’elles ne sont pas comprises. Je veux bien avouer que ces natures-là ne sont pas toujours transparentes. Mais il n’en ressort pas moins que certains états d’âme sont lettre close pour des esprits doués peut-être d’une science profonde, mais qui manquent de je ne sais quelle délicatesse et flexibilité de sentiment, et dont le tempérament froid et concentré ne s’harmonise en rien avec le caractère auquel ils se heurtent.

Toute dissonance trop forte entre l’âme et les vérités d’ordre moral qui lui imposent de graves obligations l’empêche aussi de les saisir : si les lois de la géométrie, a-t-on dit bien des fois, s’opposaient autant à nos passions et à nos intérêts présents que les préceptes de la morale, leur certitude serait contestée et combattue à grand renfort de sophismes.

Ce jugement n’a rien d’exagéré ; nous voyons tous les jours des consciences faussées par l’habitude du crime, appeler, avec une demi bonne foi, ce qui est bien, mal ; et ce qui est mal, bien. Tous vos beaux raisonnements, par exemple, ne convaincront jamais certains anarchistes que leur cause est injuste et immorale, si vous ne redressez d’abord leur volonté.

Il est donc aisé de comprendre que, pour recevoir l’empreinte fidèle de la vérité chrétienne, il soit nécessaire de l’étudier avec les dispositions dont le Christ nous offre le parfait modèle, et, autant qu’il se peut, de lui ressembler. L’un des traits humains les plus saillants de sa physionomie est l’humilité. Aussi l’exige-t-il tout d’abord de ceux auxquels il se communique : Et cum humilibus sermocinatio ejus. Au contraire, c’est de loin qu’il regarde l’orgueilleux qui, n’ayant rien que d’emprunté, se redresse pour traiter avec lui d’égal à égal. La bonté l’ayant poussé à se révéler, il devait sans doute se présenter à nous, environné de signes qui rendissent toute méprise impossible. Mais, en qualité de Seigneur et Maître, il avait en même temps le droit de s’imposer d’autorité à notre intelligence et à notre volonté, et de les contraindre à s’humilier devant les mystères cachés dans les abîmes de l’essence infinie.

Idéal achevé de la Justice et de la Sainteté, il exige moins de ceux qui l’approchent les dons d’une intelligence supérieure que l’excellence des dispositions morales. Et c’est de quoi il faut lui savoir un gré infini. Par là, il relève la valeur des convictions religieuses et en même temps les rend accessibles à toute bonne volonté. Si la facilité d’arriver à la foi, d’où dépend notre éternel avenir, se mesurait sur la pénétration d’esprit, le talent, le génie ou la science, et non sur la droiture d’âme et les efforts pour devenir meilleur, Dieu ne semblerait-il pas préférer à la culture morale la culture intellectuelle : ce qui, à coup sûr, ne pourrait manquer de nous choquer ?

La prière est à la fois un acte d’humilité et un acte de confiance en Dieu. Aussi est-ce l’un des moyens les plus nécessaires et les plus sûrs pour se préparer à la foi et obtenir du ciel plus de lumière et de force. Ce que disait le capitaine Marceau : « Je crois, parce que j’ai réfléchi et prié », combien de convertis pourraient le répéter ! Lancée d’un cœur humble et persévérant, la prière monte vers les cieux comme un trait acéré : elle pénètre, dit l’Écriture, la nue où Dieu se cache et en fait descendre la grâce comme une pluie fécondante sur une terre desséchée : Oratio humiliantis se penetrabit nubes. (Ecclesiastic., XXXV, 2.)

3. — Autre obstacle : les sens et le cœur.

Dieu s’éloigne de l’orgueilleux ; il se cache aussi à l’âme qu’absorbe le désir des jouissances terrestres. Elle n’est pas assez libre ni assez pure pour voir la vérité et la suivre. Elle ne se possède pas : comment se tournerait-elle vers Dieu ? Elle n’a de souci, elle ne vit que pour les objets dont elle est éprise. Si on lui parle d’une religion dont l’observation est incompatible avec l’état criminel où elle se complait, elle s’en détournera comme d’un souvenir importun.

Que ne fait pas l’esclave des voluptés pour se distraire et s’étourdir ? Mis, pour ainsi dire, de force en face des preuves de notre foi, il se tourne d’instinct vers les objections et s’ingénie à trouver des raisons qui le dispensent de croire. Il n’est pas rare alors que la Vérité, méconnue, se venge en se voilant par degrés, de sorte que la conscience, d’abord inquiète, finit par se tranquilliser un peu et s’assoupir dans une obscurité qui est presque la nuit. Ainsi, quand la vase monte du fond d’un réservoir à la surface, l’eau perd sa transparence et ne reflète plus rien de l’azur des cieux. Les rayons du soleil qui l’enveloppent de toutes parts sont pour elle comme s’ils n’existaient pas. Délivrée de ses éléments impurs, elle redeviendra une nappe limpide où se réfléchiront les astres du firmament : Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu. — Un jeune homme ayant un jour proposé au P. de Ravignan ses doutes contre la foi, l’illustre prédicateur, avant de discuter avec lui, le détermina d’abord à se confesser. Quand l’enfant prodigue se releva, pleurant de joie et de repentir, les objections qu’il croyait insolubles avaient disparu.