Certes, nous ne prétendons pas que les obstacles à la foi soient toujours de ceux qu’il coûte d’avouer, comme l’attrait des jouissances sensuelles ou la cupidité. Beaucoup plus rarement, à coup sûr, que parmi les catholiques croyants et surtout pratiquants, on rencontre assez souvent, parmi les protestants et quelquefois même parmi les incrédules, des personnes dont le sentiment est élevé, le caractère bienveillant, la vie honnête ou du moins exempte de ces scandales auxquels prédispose singulièrement la morale mondaine, autrement dite indépendante. Sur la haute mer du scepticisme, on voit de ces rares et privilégiés nageurs — rari nantes — qui se soutiennent plus ou moins longuement près de l’abîme où sombre la foule des libres penseurs.
Pourquoi ces âmes, qu’on dirait naturellement chrétiennes, que la morale de l’Évangile attire, se détournent-elles des dogmes qui en sont la base nécessaire, et restent-elles ainsi hors de l’Église ? Ne serait-ce pas la marque d’une certaine insouciance au sujet de leurs devoirs envers Dieu et de leur destinée ? On s’imagine avoir fait le tour des preuves de la religion, et l’on déclare n’être pas satisfait. De vrai, le catéchisme qu’on apprit autrefois, si on ne l’a pas oublié, n’a jamais été approfondi. Pendant que les objections courantes de la libre pensée continuaient de pénétrer sous mille formes dans l’esprit, l’instruction religieuse, qui aurait permis d’étouffer l’erreur ou de lui résister, loin de se développer, s’arrêtait brusquement ou même s’effaçait.
4. — On écarte ces obstacles par la docilité, l’esprit de sacrifice, la fidélité aux bonnes œuvres.
Chez ces hommes dont nous craindrions de médire, la distinction d’esprit, l’amabilité de caractère, rehaussées, si l’on veut, par une tenue correcte, s’allient aisément avec une indépendance d’esprit, souvent louable vis-à-vis des hommes, mais blâmable à l’égard de Dieu.
Sous une générosité réelle se cachent aussi les raffinements d’un égoïsme à peu près inconscient qui répugne à tout effort soutenu pour reconquérir la foi ; on ne veut pas rompre les attaches, renverser les obstacles qui séparent et isolent de Dieu. Comment un homme qui ne refuse à son esprit, à son imagination, à son cœur et à ses sens, aucun de ces désirs, aucune de ces jouissances ou de ces curiosités que la morale mondaine autorise, mais que la religion catholique condamne, enfermera-t-il sans quelque violence ses inclinations dans le cercle que lui trace la foi ? Il lui faudrait un désir du mieux plus intense, plus continu et qui se traduisît en actes. Il faudrait ne point admettre de degrés dans les renoncements nécessaires, ne point se réserver, comme Saül, la meilleure part dans les sacrifices que Dieu ordonne, en un mot se soumettre pratiquement à la vérité religieuse dans la mesure où elle se découvre, pour avoir le droit de dire qu’on est en règle avec sa conscience au sujet de la foi.
Le Christ est la vérité, mais la vérité en marche et vivante : via, veritas et vita. Pour le bien comprendre il faut l’imiter et le suivre. Toutes les bonnes œuvres rapprochent de lui. Les pratiques du christianisme observées avec un vif désir d’être éclairé ne manquent pas de réagir sur l’âme. Et qu’on ne dise pas qu’il est peu honnête d’agir extérieurement en chrétien sans avoir une foi parfaite, et qu’une telle conduite serait de l’hypocrisie. Comment voir un défaut de sincérité ou de prudence dans un homme qui, ayant à cœur de mener une vie vertueuse et agréable à Dieu, rentre d’abord dans le devoir autant qu’il dépend de lui, et travaille ensuite à mettre ses convictions en plein accord avec sa conduite ?
Sans doute, l’ordre logique demande que la raison soit avant tout instruite et éclairée. Et telle est la voie qu’il faut s’efforcer de suivre. Mais il serait téméraire de vouloir imposer des règles absolues aux opérations de l’Esprit divin ; celui-ci, avec une souplesse admirable, se fait tout à tous et, quand un esprit est droit, sait s’accommoder à sa méthode, fût-elle parfois extraordinaire. Il est des âmes qui ont besoin d’admirer et surtout d’aimer la religion pour la bien connaître et arriver à la certitude qu’exige l’acte de foi. En observant certains préceptes de la religion, elles en voient mieux la beauté, la grandeur et la sainteté. Et cette vue leur ouvre l’intelligence de ce qu’elles comprenaient mal. Au fond, c’est déjà la vérité qui se montre d’abord par ses côtés les plus aimables et se découvre peu à peu plus entièrement à mesure qu’on se rapproche d’elle et qu’on la chérit davantage.
N’est-ce point par ce détour que Maine de Biran a été amené à la foi ? Pressé par le sentiment de sa misère, il aspire d’abord à trouver au milieu des fluctuations de tout ce qui est mortel, quelque chose de permanent. Pour se rapprocher de Dieu qui seul ne passe pas, il tâche de devenir meilleur, il prie, il s’adonne aux « bonnes œuvres », et le goût suave et la profonde quiétude qu’il éprouve doublent les clartés de son intelligence, enfin initiée à la grâce de la foi : Gustate et videte quia suavis est Dominus. « J’ai vu, disait quelques jours avant sa mort le célèbre économiste Frédéric Bastiat, que la meilleure partie du genre humain est du côté des croyants : j’ai fait comme eux, j’ai pris la chose par le bon bout, par l’humilité » ; et, purifié par le sacrement de pénitence, il s’écriait en mourant : « La vérité, oh ! je vois enfin la vérité[25] ! »
[25] Aug. Nicolas, L’Art de croire, t. II, p. 9.
Cette méthode est conseillée par la prudence et n’offre guère que des avantages, quand un homme, en quête de la vérité dans l’ordre religieux, s’aperçoit que les ténèbres qui l’environnent tardent trop à se dissiper. Il voit bien, malgré toutes les difficultés qui l’arrêtent, que le catholicisme comparé aux autres systèmes de religion et de morale est sans contredit le mieux prouvé, le plus raisonnable, le plus logique, le plus admirable par les vertus qu’il suscite, la paix intérieure qu’il établit, l’espoir qu’il provoque et fortifie. Pourquoi, dès lors, craindrait-il de se tromper en soumettant son esprit et son cœur à cette règle souveraine, puisque, tout compte fait, c’est encore le parti le plus sûr ; puisqu’il est en droit de présumer, sur l’autorité de nombreux exemples, que la lumière tant souhaitée apparaîtra tôt ou tard à un degré suffisant pour calmer ses inquiétudes. Une noble convertie de l’anglicanisme, Lady Herbert de Lea, a traduit la même idée en une phrase saisissante dans sa pittoresque familiarité : « On s’imagine, dit-elle, qu’il est nécessaire d’avoir dissipé tous les doutes avant de franchir le dernier pas. Au contraire, il faut faire le plongeon pour en arriver à tout voir et à tout comprendre ; Dieu récompense de la sorte notre foi et notre simplicité[26]. »