Et puis, plusieurs des vérités qui font partie de la révélation sont non point inintelligibles en elles-mêmes, mais incompréhensibles à notre raison ; et ces mystères, par une sorte de réaction, jettent quelques ombres sur les événements qui en attestent du dehors l’absolue certitude. Aussi, quand la raison sera éclairée et convaincue, tous les nuages ne seront pas, pour cela, dissipés. Et, plus les vérités, fondées sur le témoignage le moins suspect, seront élevées, plus l’esprit devra faire effort pour se débarrasser de pensées troublantes qui, telles que des oiseaux de nuit, voltigeront autour de lui. Les croyances les plus fermes et les plus éclairées ne sont pas toujours à l’abri de ces inquiétudes qui devancent la réflexion. Du moment que le doute survient comme par surprise, sans acquiescement de notre part, la foi demeure indemne.

2. — Remède au doute : appels à la raison et à la volonté.

Si obsédant que soit le doute, lui résister est toujours un devoir. Et la tâche devient aisée pour celui qui a su approfondir, ne fût-ce qu’une fois en sa vie, l’une ou l’autre des preuves classiques de sa croyance. A la suite d’un attentif et loyal examen, il a été convaincu que la foi ne déprime pas la raison, mais la perfectionne ; que son objet est aussi bien prouvé que la plupart des faits historiques, dont nul ne s’avise de douter, et qu’il est non seulement légitime, mais rigoureusement obligatoire de s’y attacher. L’intelligence, éclairée par ces preuves convaincantes qu’elle ne perd pas de vue, sait que les doutes, d’où qu’ils viennent, sont imprudents et illogiques.

Dès lors, si spécieuses que soient les objections qu’on lui oppose, un homme sensé répondra comme répondait le chef des incrédules, Voltaire, à des difficultés analogues : « Si on vous prouve une vérité, cette vérité existe-t-elle moins parce qu’elle traîne après elle des conséquences inquiétantes[27] ? »

[27] Dialogues d’Éphémère. Second dialogue : Sur la Divinité. Édit. du Journal le Siècle, t. VI, p. 137. Même aveu dans ses Remarques sur le bon sens, éd. citée, t. IV, p. 746, et dans son Traité de Métaphysique, ch. II.

Eh bien, les faits sur lesquels repose ma foi sont aussi incontestables que les exploits de César. Ces faits prouvent que le Christ est Dieu et a fondé l’Église catholique. Il importe peu qu’entre les conséquences qui découlent de ces faits il y ait plusieurs mystères, c’est-à-dire des choses dont je ne comprends pas la nature, parce qu’elle dépasse infiniment mon intelligence. Ma raison tient les deux bouts de la chaîne et tranquillise ma foi sur les chaînons invisibles qui les réunissent ; si, d’ailleurs, toute certaine qu’elle est du bien-fondé de sa croyance, elle hésite et se trouble devant une difficulté qu’elle est impuissante à résoudre directement, elle trouve dans la volonté, pour l’aider à croire, un auxiliaire tout-puissant.

C’est le devoir de celle-ci d’intervenir. Pour déterminer indirectement l’acte de foi, il suffit qu’elle opère une salutaire diversion aux doutes importuns, qu’elle détourne l’esprit des difficultés plus ou moins imaginaires qui l’inquiètent et le ramène sur les raisons d’une valeur éprouvée qui le rassurent. Tel un matelot se dégage, de haute lutte, des récifs et des tourbillons puis, parvenu vers la haute mer, il ouvre ses voiles au seul vent favorable et se dirige droit vers le port.

En certaines circonstances l’action de la volonté est encore plus prompte et plus décisive. Obéissant à la voix de la raison et du devoir, sollicitée par les plus sacrés intérêts qui sont en jeu, elle peut et doit pousser directement l’intelligence, d’ailleurs suffisamment éclairée, à donner son assentiment, et l’entraîner, comme de haute lutte, à faire un acte de foi. Ainsi, un chef d’armée, sûr de la justice de sa cause, de l’excellence des dispositions prises avant le combat, surtout de la position avantageuse qu’il occupe et d’où il domine des ennemis sans valeur, imposera silence aux murmures de ses soldats timides et hésitants, et, s’élançant à la tête de ses meilleures colonnes, entraînera toutes ses troupes ralliées à la victoire.

3. — Ces appels à la volonté sont légitimes ; car la foi est un acte vertueux et libre non moins qu’une conviction.

Pourquoi cette double intervention de la volonté serait-elle illégitime ? Quel est l’homme qui, sans scrupule, n’écarte tous les jours, par un acte de volonté, des difficultés heurtant ses opinions, du moment que celles-ci lui semblent d’autre part suffisamment justifiées. Par un de ces appels à la volonté, Renan lui-même, si on l’en croit, posait quelques limites à son scepticisme et continuait de croire à la réalité du monde physique : « Le scepticisme subjectif a pu m’obséder par moments, écrivait-il dans ses Souvenirs d’enfance et de jeunesse ; il ne m’a jamais fait sérieusement douter de la réalité ; ses objections sont par moi tenues en séquestre dans une sorte de parc d’oubli ; je n’y pense pas. »