Si certains hommes aiment à se poser en victimes d’une lutte entre le cœur et l’esprit, lutte d’où l’intelligence sort — naturellement — victorieuse, traînant après elle une âme meurtrie, d’autres incroyants font preuve de droiture, et semblent avoir soif de vérité religieuse ; ceux-ci, certes, méritent qu’on s’intéresse à eux, qu’on travaille à les éclairer, et qu’on leur tende la main pour les aider à sortir d’un état d’âme où ils ne se complaisent pas.
Aussi, n’est-il pas d’apôtre digne de ce nom, qui ne voulût leur aplanir le chemin de la foi : tant il est attristé de les voir vivre sans but surnaturel, et partir de la terre irréconciliés avec Dieu et inconsolés !
DU DOUTE A LA FOI
CHAPITRE PREMIER
LE BESOIN DE CROIRE
1. Toutes les facultés appellent la foi. — 2. Sans elle, point de vie complètement vertueuse. — 3. Point de bonheur.
1. — Toutes les facultés appellent la foi.
Croire est, en effet, un besoin pour l’âme, besoin d’autant plus impérieux qu’elle est plus généreuse et élevée. L’homme n’est pas seulement sur la terre, selon l’expressive parole de Sénèque, « pour filtrer des breuvages et cuire des aliments ». Son esprit, trop grand pour être tout entier absorbé par les instincts du corps, a des aspirations plus hautes que rien de ce qui passe ne peut satisfaire. Par toutes ses facultés, tant que celles-ci gardent leur direction et leur élan primitif et ne sont pas faussées ou alourdies par les vices, il se projette par-delà le temps et l’espace vers ce qui ne finit pas. Les découvertes les plus merveilleuses de la science profane intéressent un moment l’esprit ; elles ne le satisfont pas. Elles ne lui disent rien de son origine, de sa nature, de sa fin. Ce sont là pourtant les questions qui lui importent le plus, puisque son bonheur en dépend[1]. Abandonnée à ses propres forces, la sagesse humaine entrevoit bien quelque chose des hautes vérités qui sont l’unique aliment substantiel de l’âme. Mais que de loisirs, d’efforts, de pénétration ne requiert pas cette recherche hors des sentiers frayés par la religion ! Beaucoup d’esprits en sont incapables. Pour les mieux doués eux-mêmes, quand ils ne sont pas accablés par les infirmités ou les soucis quotidiens de l’existence, que de lacunes, d’incertitudes !
[1] F. Brunetière, Conférence sur la Renaissance de l’idéalisme, faite à Besançon, le 2 fév. 1896.
Ils voient qu’il faut honorer Dieu. Mais comment ? la nature du culte qui lui est dû et les autres devoirs auxquels sont astreints tous les hommes, qui les expliquera au genre humain ? Les philosophes ? Interrogés sur ces questions, les savants qui vivent à l’écart de la révélation bégayent, hésitent et donnent des réponses contradictoires. « Il est difficile, a dit Platon, de trouver le Créateur et le Père de l’univers ; mais le faire connaître philosophiquement à tous est absolument impossible[2]. » Le sublime philosophe ne voyait, dans les vérités découvertes par la sagesse humaine, que d’humbles épaves sur lesquelles il fallait provisoirement s’embarquer ; seule, une révélation venue du ciel lui semblait un navire assez sûr et résistant pour la traversée de la vie[3].
[2] Platon, Timée, édit. A.-F. Didot, vol. II, part. I, p. 204, n. 2, XXX.