[3] Phédon. vol. I, n. XXXV, p. 67. Le second Alcibiade, n. XIII et XIV.

Si elle n’avait la révélation pour guide, la raison humaine, distraite et appesantie par le souci des choses temporelles, obscurcie par les passions, connaîtrait mal ses devoirs essentiels, surtout envers Dieu. Ne voyons-nous pas des esprits distingués, à qui « le christianisme ne suffit pas », osciller inquiets d’une incrédulité absolue à de puériles superstitions ? Inhabiles à honorer Dieu comme il mérite d’être honoré, comment l’apaiserions-nous après l’avoir offensé ? Il y aurait toujours lieu de nous poser cette question troublante : mon péché est-il pardonné ? Comme écrasés sous le sentiment de l’infinie majesté, dont le mystère impénétrable ajouterait encore à notre terreur, nous n’entendrions pas au fond de la conscience cette consolante réponse : « Va en paix, tes péchés te sont remis. »

Non moins obscure pour nous serait la question de notre destinée et il y aurait là pour les grandes âmes qui se sentent plus à l’étroit dans ce monde, une source de poignantes anxiétés. Que d’hommes d’élite, poussés par cette inquiétude, sont venus comme M. Littré, se reposer aux pieds du Christ ! Ils se sont dit : Sans doute, la raison nous affirme que le désordre doit tôt ou tard faire place à l’ordre ; que les longues douleurs patiemment supportées, l’immolation de soi-même au bonheur des autres, la constante fidélité à ce que prescrit la conscience, méritent plus que la satisfaction intime du devoir accompli. Mais quand et dans quelles conditions la vertu sera-t-elle récompensée et l’injustice punie ? Pour donner à cette question une réponse claire, intelligible à tous ; pour verser une paix profonde à l’âme, qui, au milieu des plaisirs trompeurs et des amertumes de la vie, ne perd jamais entièrement la soif de l’infini, il fallait que son divin auteur lui parlât, s’approchât d’elle pour s’en faire aimer, l’élever par degrés jusqu’à lui ; et promît de combler un jour, en se donnant à elle, l’immensité de ses désirs.

2. — Sans la foi, point de vie complètement vertueuse.

Puisque l’une des conditions préalables, pour arriver à la foi, est d’en sentir le besoin et de la désirer, établissons-en la souveraine importance, en faisant voir que, sans elle, il n’est guère de solide et constante vertu, et point de vrai bonheur.

Sans religion, il est fort malaisé, pour ne rien dire de plus, d’être vertueux. Il se peut bien que l’élévation naturelle de l’âme, l’excellence de l’éducation, la nature même du caractère et du tempérament, le manque de loisirs, l’éloignement des occasions dérobent l’incrédule à certaines tentations ou l’empêchent, le cas échéant, d’y succomber.

Mais, si privilégié soit-il, d’autres tentations plus délicates, peut-être, auront prise sur lui. Où trouvera-t-il les moyens de leur résister ? En lui-même ? Cela serait vraiment étrange. Il est des cas, — et ils ne sont pas rares, — où le croyant, pour ne pas tomber, doit faire usage contre le tentateur de toutes les armes que lui fournissent la nature et la foi appuyées sur la grâce ; il se voit forcé de recourir à la prière, d’appeler Dieu à son secours, de songer au législateur et juge suprême qui le contemple, lui intime ses ordres absolus, lui montre, en perspective, selon l’issue de la lutte, de sublimes récompenses ou de terribles châtiments. Comment, privé de tous ces mobiles, dont le poids est infini, celui qui ne croit pas sera-t-il toujours victorieux ?

Le sentiment de l’honneur humain suppléera, peut-être, soit à la grâce qui est un spécial secours de Dieu, soit au défaut de tout auxiliaire surhumain ! Sans doute, nous aurions tort de dédaigner le sens de l’honneur, quand celui-ci est véritable. Mais, il faut bien convenir que l’honneur, d’après lequel se guident ceux qui n’obéissent plus à aucun motif surhumain, ne s’étend pas, d’ordinaire, aux pensées, aux désirs, aux actions secrètes.

Un juge peu autorisé, l’opinion mondaine, décide dans ces questions d’honneur ; elle tolère et souvent absout bien des actes publics, condamnables aux yeux de la conscience.

Elle ne regarde pas toujours comme un crime les unions dépourvues, non seulement du visa civil, mais — ce qui est autrement grave — de la bénédiction religieuse. L’infidélité conjugale, elle-même, en certaines circonstances, n’attire aucune flétrissure. Il est tant de manières habiles de voler ou de se mal conduire qui assurent l’indulgence du monde, ce jury impersonnel et capricieux ! Devant lui, ceux-là seulement sont déshonorés, qui sont assez maladroits pour se laisser prendre la main dans la poche du voisin, et se faire condamner aux assises. Encore, un coup d’épée, bravement donné ou habilement esquivé, suffit-il, la plupart du temps, à rétablir l’honneur compromis.