Quant aux sentiments d’honneur plus chevaleresques et plus élevés, semblables à un juge intègre dont l’œil serait toujours ouvert sur la vie entière, ils sont rares ceux qui les conservent dans leur première délicatesse. Le sens religieux une fois émoussé, celui de l’honneur, cette ombre pâle de la conscience, s’atrophie et s’altère peu à peu. Que des passions ardentes viennent alors à s’attiser au fond du cœur ; que l’ambition, la haine, l’avarice, les amours illicites, la cupidité soufflent sans trêve leurs coupables suggestions. Qu’un homme, en butte à leurs terribles sollicitations, puisse se dire : Voilà de l’or, des dignités, des plaisirs, je n’ai qu’à tendre la main pour en jouir, sans que nul œil au monde y prenne garde… Qui osera affirmer que la volonté toujours obsédée résistera toujours ! Beaucoup d’hommes irréligieux, en cela inconséquents, ne se fient guère à une vertu qui n’a pas pour fondement la religion. Les opinions de Rousseau et même de Voltaire, à cet égard, sont trop connues pour que nous les citions[4].
[4] Émile, éd. Didot, vol. 2, ch. IV, p. 23, 114 avec la note p. 119 ; articles de Voltaire sur l’Athéisme dans le dictionnaire philos.
Jetée dans la société, cette idée qu’il n’est d’autre bonheur que celui d’ici-bas et que la religion est un vain mot, me semble le plus redoutable explosif qu’on puisse jamais imaginer. Comme le désir du bonheur sort du fond de leur nature, il va de soi que les hommes déploieront toute leur énergie pour le conquérir là où ils espèrent le rencontrer. Anarchistes et socialistes ne sont si redoutables que parce que leurs chefs ont détourné et déchaîné contre l’ordre établi ce formidable instinct, en leur persuadant qu’il n’est pas de bonheur hors de la vie présente.
Et vraiment, s’il n’est pas de législateur souverain qui ordonne, récompense et punisse, les principes sur lesquels repose notre civilisation perdent leur base sacrée. Les idées corrélatives de droit et de devoir n’ont plus rien d’absolu et d’obligatoire ; elles deviennent inertes, comme un arc brisé. Pourquoi serais-je obligé de vous respecter dans votre honneur, votre fortune ou votre vie ? Pourquoi serais-je tenu de respecter ma propre vie ? Dieu supprimé, je ne vois dans ce qu’on appelle devoir ou même vertu, qu’une affaire de convenance, de prudence ou de bon ton. Au sens rigoureux, le devoir n’existe plus. Il y a encore des actions malséantes, des gens inconvenants et grossiers ; il n’y a plus de criminels ; le péché a disparu ; car le péché suppose la violation d’une loi établie et sanctionnée par un législateur suprême. Et nous verrons plus loin que, dans l’état présent du monde, renier le Christ et son Église, c’est, par une conséquence fatale, rejeter jusqu’à la Providence divine.
Quoi qu’on ait pu dire, les seules conséquences morales qui découlent des systèmes incompatibles avec la foi au surnaturel démontrent la fausseté de ces systèmes. Le mensonge ne peut être un principe de vie indispensable à l’individu et à la société. Vainement on s’efforce d’esquiver cette écrasante objection, et de reconstruire une morale sur des fondements nouveaux. A la suite de Kant, on élimine l’intervention de Dieu comme principe de l’obligation morale et on fait dépendre celle-ci de la raison humaine, ainsi devenue indépendante et autonome : comme si une loi dont je suis l’auteur pouvait s’imposer à moi, d’autorité ! Comme si le lien que j’ai pu former, je ne pouvais le défaire !
Pour m’obliger, invoquera-t-on l’intervention de l’État ? Mais, d’abord, la plupart de mes devoirs sont antérieurs à sa formation et survivraient à sa destruction. Et puis, ceux qui en appellent à l’État comme au principe d’obligation morale ne voient en lui que la résultante des volontés individuelles, et tournent dans un cercle vicieux, d’où ils ne sortiront qu’en s’attachant à des principes surhumains, c’est-à-dire religieux.
La liste serait longue de tous les succédanés imaginés pour les remplacer. L’intérêt, sous toutes ses formes, a été érigé en système unique de morale par les utilitaires. Malgré leurs efforts, les consciences honnêtes ne confondront jamais l’utile, l’avantageux avec l’honnête, l’égoïsme avec la vertu, l’esprit de sacrifice avec un défaut de calcul. L’un nous dit que le principe de la morale consiste à subordonner l’inclination vers tel bien présent et inférieur à tel autre bien éloigné mais supérieur. L’autre s’imagine nous entraîner dans les rudes sentiers de la vertu, en nous avisant que nos bonnes actions concourent au progrès de l’humanité. Tel croit nous ravir d’enthousiasme en nous montrant d’avance les pages du siècle futur où seront retracés les progrès accomplis par la génération dont nous faisons partie[5]. Un dernier, enfin, nous conseille de nous en tenir bonnement aux coutumes en vigueur autour de nous. Il oublie seulement de nous dire s’il approuve le musulman qui épouse un nombre indéfini de femmes, le chinois qui rejette son enfant nouveau-né, le sauvage enfin qui, fidèle à la coutume, tue ses parents devenus infirmes !
[5] Buchner : Der Fortschritt, 1884, p. 36. — Ziegler : Sittliches Sein, p. 42.
De tels jeux amusent peut-être les sceptiques bien rentés, rêvant à loisir, l’hiver, près d’un bon feu, dans une chambre bien capitonnée. Mais, au fond, ces philosophes n’ignorent pas qu’un homme, aux prises avec les difficultés de la vie, se souciera peu d’une morale que n’impose aucune autorité supérieure, que n’accompagne aucune sanction. Ils savent bien qu’avec des toiles d’araignée on n’arrête pas les bêtes fauves et qu’on n’apaise pas la faim avec des bulles de savon.
Voilà, en raccourci, ce que les prétendus sages, hostiles à la révélation, ont imaginé de mieux pour supplanter les principes de la morale religieuse. Ingénieusement échafaudés, leurs systèmes produisent de loin sur l’œil inexpérimenté l’effet d’un imposant édifice. Regardés de plus près, à leur base surtout, ils ne tiennent pas : un souffle d’enfant les renverse.