3. — Sans la foi, point de bonheur.
La foi seule donne aux arrêts de la conscience, avec un complément de lumière la force et l’autorité qui les rendent efficaces. Elle seule également, dans les circonstances les plus critiques, est une consolation et un appui. L’homme qui, aux heures de ténèbres, de souffrance et d’angoisse, demande à une philosophie que n’éclaire et n’échauffe pas la foi, des encouragements, des paroles d’espoir, ne sent plus près de lui qu’une compagne aveugle, sourde, un cœur glacé, le laissant seul aux prises avec l’épreuve.
Percez le voile dont leur fierté s’enveloppe ; la tranquillité de parade, dont se drapent les plus fermes, ne vous paraîtra qu’une sombre résignation. — Le 24 mars 1898, M. Hanotaux, alors ministre des affaires étrangères, prononçant, à l’Académie française, l’éloge de son prédécesseur M. Challemel-Lacour, décrivait en ces termes l’attitude du philosophe incroyant devant la mort : « Élégant et discret jusqu’au bout, il entra dans le chagrin d’abord, puis dans le silence, comme dans les antichambres de la tombe… L’âme s’était repliée ; elle se préparait, dans une sorte de taciturnité farouche, aux inexprimables lendemains… C’était, conforme à sa vie tout entière, la fin stoïque du vieux loup, telle que l’a dite le poète des destinées :
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche,
Dans la voie où le sort a voulu t’appeler,
Puis après, comme moi, souffre et meurs, sans parler. »
Attendre avec la farouche résignation de la brute, le coup fatal qui le fait passer du temps à l’éternité, voilà donc, au dire d’un admirateur, l’idéal de l’incroyant. Sombre est sa mort ; non moins sombre est sa vie. La philosophie, qui, au moment suprême, ne lui propose rien de mieux que l’exemple du loup, n’offre contre les épreuves de l’existence humaine aucun vrai réconfort.
De grâce, quelle doctrine se cache donc sous le « stoïcisme actif et vigoureux » dont l’académicien fait honneur à son héros ? Que signifie cette « religion secrète et réservée », cette « ambroisie dont les grossiers mortels ne veulent pas » ? Qu’on appelle ces conceptions philosophiques pessimisme, positivisme, matérialisme, scepticisme, égoïsme transcendantal, nihilisme, elles n’en sont pas moins vides et désolantes. Le devoir y apparaît comme l’effet de la volonté individuelle de l’homme. La vie humaine y est présentée sans vue sur l’au-delà, comme « une chasse incessante », dans une arène fermée par des murs de granit, « où tantôt chasseurs, tantôt chassés, les êtres se disputent les lambeaux d’une sinistre curée » ; partout la lutte, la souffrance, puis la mort sans réveil ; « ainsi dans les siècles des siècles jusqu’à ce que notre planète éclate en morceaux »[6].
[6] Voir encore le discours prononcé à l’Académie par M. Hanotaux, le 24 mars 1898.
Puisque l’incroyant n’attend rien après cette existence terrestre, on peut bien dire que pour lui le vrai bonheur n’existe pas. On voit, il est vrai, des gens qui se disent incroyants et dont la vie, vue par le dehors, semble heureuse. Mais on voit aussi des criminels qui, joyeusement en apparence, montent à l’échafaud, tandis que le fond de leur âme est livré à la stupeur ou au désespoir. Ne confondons pas le bonheur intime et véritable avec la joie extérieure. Celle-ci n’est souvent qu’un masque, parfois une menteuse caricature. N’oublions pas, d’ailleurs, que, parmi les incroyants, il en est beaucoup de fort superficiels : ceux-ci tâchent de vivre dans un étourdissement perpétuel de projets, de désirs et de sensations. Quant aux conséquences logiques de leur doctrine, ils n’y réfléchissent guère ; comme le poète épicurien de Rome, ils se gardent bien de songer au sort que leur réserve le lendemain.