Il y a pourtant, même pour les existences les plus agitées, pour les âmes les plus mobiles, les esprits les plus superficiels, un moment où les joies factices s’épuisent et disparaissent ; où l’intelligence et le cœur se sentent à l’étroit dans le cercle borné qu’enferme la vie présente. Alors des réflexions, jusque-là refoulées, surgissent au fond de l’âme avec une force irrésistible. En présence d’un deuil inopiné, d’un brisement soudain, d’une souffrance sans espoir de guérison, l’âme compare tristement son désir ardent de connaître, de comprendre et d’aimer avec les mesquines et caduques réalités, en dehors desquelles l’incrédule ne distingue rien. Il y a entre ce besoin légitime, incompressible de l’infini qu’il éprouve, et la sphère étroite, vulgaire où le mure sa croyance, un contraste si violent que la partie la plus intime de son être en est toute meurtrie.
Il aspire à voir le vrai, au foyer d’où partent tous ses rayons ; et il est enveloppé de ténèbres. Il souhaite de s’unir intimement, par la contemplation et l’amour d’un objet toujours le même, toujours vivant, qui, réciproquement, verse continuellement sur lui, par son regard, son souffle et l’influence de tout son être, les purs trésors d’une bonté et d’une tendresse inépuisables ; et, par contre, au lieu d’un océan d’affections pures, sans fond et sans rives, où il cherche à s’abreuver, ses lèvres ne sont humectées que de rares gouttes, dont sa soif est exaspérée. A la place du bonheur sans mélange et sans terme, que sa nature réclame, il trouve, au premier coup de sonde, le vide douloureux, la fin de toutes les jouissances d’ici-bas ; elles ne lui apparaissent profondes que parce qu’elles sont troubles et agitées. Puis, à mesure qu’il les sent diminuer et tarir au dedans comme au dehors, la disproportion entre ses joies et ses désirs s’accroît, son sort se révèle à lui plus affreux.
Il se croit jeté sur la terre, semblable à la vague roulée au hasard par l’océan et il se dit que, dans un instant, il disparaîtra comme elle, confondu dans la poussière ou dispersé aux quatre vents du ciel. De sa famille, de ses amis, de tout ce qu’il aime, il se voit séparé pour jamais. Plus il est aimé et se sent pris par des liens étroits, plus douloureux et profond est le déchirement. C’est le supplice d’un homme qui, en adressant aux siens un dernier adieu, regarde le tombeau dans lequel il sera muré vivant. A moins qu’il n’étouffe toute pensée et toute prévoyance, ses plaisirs les plus vifs, par cela seul qu’il les sait éphémères, évoquent, au moment même où il les goûte, de plus violents désespoirs et de plus âpres regrets.
Ce ne sont point là des peintures fantaisistes, des fantômes créés par l’imagination surchauffée d’un croyant. C’est la réalité même, qui se pose inexorable en face de celui qui n’a pas la foi, dès que le tumulte de ses impressions et le bruit du monde ne l’étourdissent plus.
En voici l’aveu de la bouche de David Frédéric Strauss, le père de l’incrédulité contemporaine, un homme dont le cœur était aussi froid que le style, et qu’on n’a guère l’habitude de ranger parmi les âmes sentimentales : « On se voit, dit-il, engagé dans cette monstrueuse machine du monde, aux roues dentelées ; on l’entend siffler, frapper, broyer ; pas un instant de sécurité ; d’un mouvement inexorable la roue nous saisit, les marteaux nous écrasent, et ce sentiment d’abandon absolu a quelque chose d’épouvantable[7] ! » Ne dirait-on pas un condamné qui, sonnant son glas funèbre, lui donne un son plus déchirant ? Et à ce mal il ne trouve d’autre remède que de ranimer en soi la pensée de l’évolution universelle, de continuer par le souvenir les amitiés brisées par la mort, de se réjouir des beautés de la nature et de l’art, de s’associer par sympathie aux plaisirs et aux douleurs d’autrui, de remplir sa tâche et, enfin de « s’abandonner aveuglément à la nécessité et d’être joyeux de mourir ».
[7] Der alte und der neue Glaube, 8e éd. Bonn., 1875, p. 268.
Ainsi, à toutes les douleurs humaines l’athée n’offre rien de mieux que l’impassibilité de la mort : si la vie est intolérable, elle cesse au moins de peser sur ceux qui ne sont plus. De tous les conseillers du suicide, croyez-le bien, le plus persuasif n’est pas la souffrance ou la misère, mais le manque de foi.
Les statistiques nous apprennent que parmi les cent vingt ou cent quarante décès enregistrés chaque jour à Paris, il y a, en moyenne, de 2 à 3 suicides. Au moment où nous écrivons ces lignes on signale au cours de la semaine qui vient de s’écouler, sur 884 décès, 27 suicides et 17 autres morts violentes. De ceux qui succombent volontairement, il en est bien peu qui croient en Dieu et surtout au Christ[8]. Les uns n’ont pas reçu d’éducation chrétienne ; d’autres, corrompus par les exemples pervers, les mauvaises lectures, dominés par leurs passions, ont étouffé la croyance qui était leur unique frein et leur dernier appui. Il n’est pas rare que le prêtre en écoutant les confidences de certaines âmes éprouvées, recueille de ces sortes d’aveu, qui, à la fois, l’attristent et le consolent : « Si je n’étais arrêté et soutenu par la foi, je ne résisterais pas à tant d’épreuves. »
[8] Voir l’article de M. Proal : Les suicides par misère, à Paris (Revue des Deux-Mondes, 1er mai 1898). A noter cet aveu : « J’attribue le défaut de résignation à l’affaiblissement du sentiment religieux dans le Peuple de Paris », p. 144. — Voir aussi l’article de M. Henri Joly : Les suicides des jeunes à Paris, d’après les archives du Parquet. (Correspondant, 10 avril 1898, en particulier, p. 62.)
Voilà pourquoi, s’il est louable de soulager les misères corporelles, et d’ouvrir aux indigents des maisons hospitalières, il est plus méritoire encore de soigner et de guérir les misères de l’âme, de donner aux désespérés la force de vivre, en leur faisant connaître, aimer et craindre Dieu, en leur montrant le chemin de l’espérance et de la foi.