De ce qui précède on peut conclure—ce que confirment les faits—que le noir possède, fortement accentué, le sentiment de la famille. Il aime sa mère et honore son père mais est moins fortement attaché à ses frère et soeur en ce sens que son affection pour ceux-ci peut plus aisément s'affaiblir par suite des constants froissements du contact quotidien. Quant aux questions d'intérêt c'est une cause de zizanie peu importante, étant donnée la constitution patriarcale de la famille indigène, où la qualité de chef est toujours déterminée par des règles précises.
Au point de vue désir sexuel, on pourrait croire le noir plus proche de la bestialité que le civilisé mais il n'y a qu'une différence d'épaisseur dans le vernis. D'après les contes, ce désir se manifeste avec violence chez le noir. Bilâli inspire un appétit si violent aux filles qu'il rencontre sur sa route qu'elles mettent à mort leurs parents pour lui ouvrir la route sur laquelle elles le suivront docilement [120]. De son côté lui et son compagnon acceptent volontiers la mort en échange de la possession de femmes qu'ils désirent (v. Bilâli—L'homme au piti, etc.).
Note 120:[ (retour) ] Voir aussi le désir de la femme de Kélimabé (D.-Y) pour son beau-frère et aussi l'amour violent qu'inspire celui-ci à la fille d'un chef. V. le conte de B.-F.: Les deux amis peuhl.
Il est rare qu'une considération quelconque combatte l'effet de ce désir. Cependant un conte de B.-F.: Les deux amis peuhl, montre, par exception, le conflit du devoir et du désir et même le triomphe du devoir.
A côté du désir sexuel, il y a place pour l'amour véritable, né d'une émotion esthétique en présence de la beauté soit physique soit morale. La ligne de démarcation est malaisée parfois à tracer. Il semble pourtant que le sentiment soit pur encore dans le conte de Bala et Kounandi, dans Lansêni et Maryama (Barot) et dans Amadou Sêfa Niànyi. Chez Amadou Sêfa, il triomphe de l'infidélité d'Ashia et celle-ci reste pour lui une sorte de joyau qu'il enchâsse dans le précieux écrin d'une chaise d'or. Pour satisfaire ses moindres désirs, il envoie à la mort sans scrupule. Il ne lui demande que de rester belle. La Beauté lui tient lieu de toute autre vertu.
Sur la conception indigène de la beauté physique, les contes renferment peu de détails. On parle des pieds petits de S.-G. Diègui, mais sans commenter davantage. Dans le conte de Hammadi Diammaro, le conteur, sur mon invitation, a décrit les perfections d'une femme telle qu'elle devrait être à son sens pour être tenue pour jolie[121]. Il est délicat d'insister en pareille matière. Le conteur, pour flatter l'Européen, prendrait comme type de la beauté pure les traits de la race blanche.
Note 121:[ (retour) ] Voir également Le mariage de Niandou.
Ce ne serait donc que sous les plus expresses réserves que j'accepterais les indications du Dr Barot, ainsi formulées dans sa brochure «L'Ame soudanaise»:
«Il m'est arrivé personnellement d'interroger souvent les Noirs. Chez nous ils préfèrent les hommes grands à nez droit, portant la barbe, noire de préférence. Ils admirent beaucoup nos cheveux lisses. Ils se moquent de nos pieds rétrécis déformés par les chaussures; les yeux bleus leur plaisent davantage[122]. Chez eux ils regardent comme les plus beaux et les plus belles ceux dont les traits du visage et la couleur de la peau se rapprochent le plus de la race blanche».
Note 122:[ (retour) ] Je ne serais pas surpris que ces éloges correspondent au signalement de l'interrogateur.