Le noir se gausse, à l'occasion, des mômeries des hypocrites (V. Outênou et le marabout et Le boeuf marchand de grigris) [125]. Il ne méconnaît pas le parti fructueux que tirent les marabouts et prêtres de toute sorte des sentiments religieux des naïfs... ce qui ne l'empêche pas, à l'occasion, de tomber dans leurs filets.
Note 125:[ (retour) ] Faidherbe, Le Sénégal.
Il semble qu'il y ait dans quelques contes des traces de dendrolâtrie ou culte primitif des arbres. V. à ce sujet le conte de NMolo Diâra où celui-ci sacrifie un mouton au baobab. V. aussi le conte d'Amady Sy et ce qu'il y est dit des arbres prophétiques de Sendêbou, qui approuvent ou désapprouvent l'élection des nouveaux chefs et annoncent à l'almamy sa mort ou sa guérison en cas de maladie.
Il y a lieu aussi de noter quelques manifestations de patriotisme ou, plus exactement, de solidarité raciale. Le noir a, en premier lieu, la fierté de son village natal et en éprouve la nostalgie quand il en est éloigné. Ce patriotisme de clocher, si naturel à l'homme, se manifeste dans le conte du Courage mis à l'épreuve. Le kitâdo, qui n'a plus de parents dans son village d'où on l'a chassé, regrette pourtant d'en être éloigné.
Cette idée prend rarement une plus grande extension pour devenir un sentiment s'apparentant au patriotisme. Quand le fait se produit, quand il y a, comme dans l'histoire de Yamadou Hâvé, un acte de dévouement à la race, ce dévouement-là n'a qu'un rapport relatif avec celui d'un Décius et d'un Winkelried se vouant à la mort pour assurer la victoire de leurs compatriotes. C'est un marché où Yamadou stipule, en échange du sacrifice de sa vie, le pouvoir pour ses descendants et tous les avantages qu'il peut obtenir. C'est encore le cas, quoique à un moindre degré, puisqu'elle a déjà le pouvoir de fait, pour le dévouement de la reine Aoura Pokou sacrifiant son fils au fleuve Comoé dans le conte rapporté par Delafosse.
Quant à la fille du massa, dans le conte de ce nom elle se sacrifie pour son père plutôt que pour sa race.
Esprit d'association.—Le noir a-t-il tendance à s'associer en vue d'un but à atteindre? Il semble assez sceptique quant aux avantages qui peuvent résulter de la mise en commun de l'effort. Son bon sens et son esprit d'observation lui ont démontré que si l'union fait la force, elle fait la force surtout du plus roublard des membres de l'association. Dans les contes où il s'agit d'association, on voit presque toujours les associés naïfs roulés éhontément. Dans les fables, cette malchance de l'un des associés est constante et l'associé qui ne retire de son association que des désavantages s'appelle l'hyène. L'autre est le lièvre. La moralité semble donc ici: Ne vous associez à quelqu'un que si vous avez la rouerie du lièvre.
Si l'association produit ses effets utiles quelquefois, c'est dans des contes où l'imagination cherche moins à serrer la réalité que dans les fables[126] (au point de vue de l'action, sinon des personnages). Voir en ce sens, Les dons merveilleux du guinnârou. Mais il y a des contes, au moins aussi nombreux, où l'association profite à un seul qui rémunère peu généreusement ses associés eu égard aux risques courus (V. Les six compagnons,—Ntyi vainqueur du boa, etc., etc.).
Dévouement au maître.—Les sentiments d'affection qu'un maître peut inspirer à son serviteur vont-ils, de la part de ce dernier, jusqu'au sacrifice de soi-même? Il n'en est pas d'exemple. Sans doute les captifs de la mère de Samba Guélâdio Diêgui lui donnent tout le mil qu'ils ont glané et se contentent d'herbes et de feuilles d'arbre pour leur propre nourriture—sacrifice digne d'être pris en considération de la part de gens qui traitent dédaigneusement ceux des autres races de mangeurs d'herbe[127]—mais on ne verra pas d'exemples analogues à ceux du fidèle Jean ou d'Henri-au-coeur-cerclé-de-fer dans les contes allemands[128].
Note 126:[ (retour) ] Les merveilleux Soudanais (Lanrezac).