Compassion.—L'indigène n'a pas de pitié pour les infirmes, peut-être parce que, sa sensibilité physique étant peu développée, il ne sent pas toute l'horreur de leur sort. Maintes fois j'ai vu mes porteurs se gausser au passage des aveugles et se pâmer aux cris inarticulés des muets ou au gambillement des boiteux. A ce point de vue, ils sont inférieurs aux blancs, non par la sensibilité, mais par la compréhension de la souffrance. Cela est tellement probable que, pour certaines misères, celle par exemple des orphelins que tourmente une marâtre, ils sont pleins d'une pitié attendrie, comme le montrent les nombreux contes imaginés sur ce thème.
Hospitalité.—Générosité.—Les indigènes ont-ils le sens de l'hospitalité et de la générosité sans arrière-pensée? J'ai tendance à croire que, dans les manifestations apparentes de ces sentiments chez eux, il y a plus d'ostentation que de bienveillance, instinctive ou réfléchie. On peut cependant invoquer à l'appui de l'opinion contraire l'antipathie violente dont ils témoignent contre l'avarice. Ils criblent ce vice de sarcasmes dans un certain nombre de contes, parmi lesquels je citerai: L'avare et l'étranger et Ybilis.
Peut-être, il est vrai, ces sarcasmes ont-ils pour but de stimuler la vanité de ceux qui font passer leur intérêt propre avant leur amour-propre. Peut-être la gloriole des uns joue-t-elle de la fausse honte des autres pour les amener à ne rien conserver pour soi. Cette explication me semblerait plausible si les contes sont, dans leurs premières conception et forme, l'oeuvre de ces parasites qu'on nomme griots.
Respect pour les vieillards.—Le noir respecte les vieillards en général parce qu'il y retrouve l'image de son père et de sa mère, soit dans le présent, soit dans l'avenir. De plus, il considère en eux l'expérience acquise qui confère à ceux-ci une force morale rehaussant singulièrement le prestige qu'ils ont pu perdre du fait de leur affaiblissement physique (V. à ce sujet le conte de La femme fatale).
Pitié.—Envers les animaux, les indigènes ne manifestent guère de pitié. Ils soignent ceux qui leur sont utiles et dont la perte leur occasionnerait un remplacement onéreux, mais ils ne les aiment qu'en raison du parti qu'ils en tirent[132]. Les Peuhl prennent soin de leurs boeufs autant que des membres de leur propre famille, sinon davantage. Les Torodo, notamment, aiment leur cheval jusqu'à lui donner un nom comme à une personne. Quand au chien, on le considère comme gardien de la maison et comme un protecteur contre les méfaits des guinné, (V. Le chien de Dyinamoussa,—Le canari merveilleux) mais on ne lui témoigne pas d'affection véritable.
Note 132:[ (retour) ] V. B.-F., Le cavalier qui soignait mal son cheval.
Dans un seul conte on voit l'attachement désintéressé à un animal: l'affection maternelle d'une vieille pour son taureau. (V. Takisé, le taureau de la vieille).
Quant aux captifs, on les tient pour des gens de caste inférieure avec lesquels il est déshonorant de s'unir. C'est ainsi que S.-G. Diêgui veut se suicider à cause du mariage de sa mère avec le captif Barka. Cependant il semble résulter des contes que, loin de refuser aux fils, nés de captifs et d'hommes libres, l'intelligence et les qualités de coeur, on les oppose souvent, et à leur avantage, aux enfants issus de parents libres l'un et l'autre.
Orgueil.—L'orgueil est le défaut le plus évident des noirs. C'est le premier dont on se rende compte d'abord et c'est par l'orgueil qu'on tient le plus sûrement ceux-ci. Le lièvre, ce psychologue avisé, n'ignore pas que l'orgueil est le plus grand ressort des êtres pensants et il en joue magistralement vis-à-vis de ses dupes. (Voir les contes du Grigri de malice, de La vache de brousse, etc., etc.).
Sens de l'ordre et de la discipline.—La plupart des noirs, ceux du moins qui se sont constitués en société, ont le sens de l'ordre et, pour obtenir qu'il règne dans leurs groupements, ils s'astreignent sans difficulté à l'obéissance. Voyez les Diolof choisissant Diâdiane pour chef parce qu'il a su faire un partage juste du produit de leur pêche entre de petits pêcheurs[133] et, par là, empêcher le retour des contestations quotidiennes auxquelles ce partage donnait lieu Auparavant.