Note 133:[ (retour) ] V. Diâdiane NDiaye et la légende rapportée par B.-F.

Idées.—Si, de l'étude des sentiments, nous passons à celle des idées, nous trouverons encore dans les contes des indications utiles à recueillir.

Le noir—ceci résulte de sa littérature même—voit à l'existence divers buts, presque tous matériels d'ailleurs: La conquête du pouvoir, celle de la fortune, celle de la femme désirée. Le quatrième but répond à ses instincts de vanité: c'est la conquête de la considération[134].

Note 134:[ (retour) ] Voir à ce sujet les demandes formulées dans le conte de Mâdiou le charitable.

Pour atteindre ces buts divers, le noir sacrifiera tout, même sa vie qu'il considère comme chose négligeable, car il ne voit au delà de la vie que ce pis-aller peu effrayant: le néant. Même islamisé, il ne semble guère croire à une vie future ou, s'il y croit, c'est avec l'espoir de racheter, grâce à quelques bonnes oeuvres de la dernière heure, tous les méfaits, petits et gros, qu'il aura pu commettre au cours de son existence.

Ce mépris de la vie est facile à constater dans les contes. Voyez avec quelle indifférence le conteur narre la mort des porteurs de mauvaises nouvelles (S.-G. Diêgui). Un coup de poing de Birama et c'est fini. Le narrateur ne s'attarde pas pour si peu. S'indigner, s'attendrir même, il n'y songe pas. La contrariété que ces courriers fâcheux causent à leur maître légitime justifie ce geste brutal et de si peu de conséquences. D'ailleurs, en ce pays, on a si souvent la mort sous les yeux qu'on se familiarise avec l'idée d'une fin définitive. L'Européen comme les noirs.

Dans le conte de Bilâli encore, deux des personnages, Bilâli et Sanio, promettent leur vie contre la possession éphémère de la femme désirée; un troisième fait cet échange contre des boeufs et un beau cheval. Ils acceptent que leur vie soit courte, sous condition qu'elle soit bonne.

Cette façon d'envisager l'existence prouve une bien faible foi en l'Au-Delà. Et en effet la conception de la vie reste profondément matérialiste malgré tous les enseignements de l'Islam. Il s'agit donc de réaliser la plus grande somme de jouissances en ce monde et les moyens dont on usera pour y parvenir constitueront les deux grandes vertus que le noir prise par dessus tout: le courage et la ruse.

Le courage est donc apprécié grandement et les braves sont honorés par les guinné eux-mêmes. (V. en ce sens contes du Guinné altéré)—de S.-G. Diêgui—d'Hdi Diammaro—La lionne coiffeuse, etc. Mais comme le courage n'est souvent qu'une force aveugle et incapable de tirer parti de ses ressources, l'admiration des noirs place la ruse encore bien au-dessus de lui. Aussi le héros de la vie pratique est-il le lièvre, symbole de l'homme avisé, ou bien encore des individus d'une honnêteté plus que douteuse mais débrouillards comme MBaye Poullo, NMolo Diâra, Féré (du Fils adoptif du guinnârou).

Sans doute le héros principal du conte—littérature de passe-temps—est l'homme courageux; mais celui des fables—littérature d'enseignement pratique (de fait plus encore que d'intention)—est le personnage roublard qui, malgré son peu de moyens physiques, arrive à ses fins et triomphe constamment de la force brutale.