Ce dernier a, d'ailleurs, toute sorte de droits à la sympathie. Toujours serviable, du moment qu'il ne s'agit pas de fournir un travail qui le fatiguerait, mais simplement de donner un malin conseil ou de suggérer une heureuse idée, absolument désintéressé, et ne réclamant pas de récompense pour ses bons offices, comment ne lui souhaiterait-on pas réussir dans ce qu'il entreprend?

Avec cela rien moins que naïf! S'il oblige gratuitement, ce n'est pas qu'il se fasse illusion sur la gratitude de ses obligés. Tout en les aidant, il les guette du coin de l'oeil afin qu'ils ne lui jouent pas quelque mauvais tour tandis qu'il s'emploie à leur rendre service (V. L'homme, le caïman et le lapin[106],—Le lièvre, la panthère et les antilopes[107]). Il trouve sans doute sa rémunération dans cette satisfaction d'orgueil qu'il éprouve à voir que tous, même les plus forts, sont contraints d'avoir recours à son intelligence. Pour ce qui le concerne, il n'est point de mauvais pas dont il ne se tire à son honneur. Une fable le montre pris au piège (un piège grossier)[108] mais on ne le garde pas longtemps (V. Le forage du puits). Quant à celle du Hibou et du lièvre, c'est le seul cas où le lièvre commette véritablement un impair et ne le rachète pas par son ingéniosité.

Note 106:[ (retour) ] Arcin, op. cit.

Note 107:[ (retour) ] Barot (op. cit.).

Note 108:[ (retour) ] Voir une aventure analogue dans les fables sur le «vieux frère Lapin». Collection Larousse. De même, pour le lièvre utilisant l'hyène comme monture. Rien de plus naturel. Ces traditions ont été apportées par les noirs d'Afrique en Amérique. (Lapin est ici pour lièvre. Arcin emploie aussi ce mot le plus souvent).

Je l'ai dit, il ne montre pas une ardeur immodérée pour le travail. Pourquoi se donnerait-il de la peine puisqu'avec un petit effort d'intelligence il arrive aisément à faire son profit de ce que les autres ont créé pour eux-mêmes? (V. Le forage du puits,—La case des animaux de brousse,—Le lapin, la hyène et l'éléphant). Il élabore de la ruse aussi naturellement, je dirais presque aussi inconsciemment, qu'il boit, mange ou respire. Et ce n'est pas un mince titre à l'admiration des noirs.

Qu'il figure dans les contes ou dans les fables, c'est toujours à son honneur, différent en cela de l'hyène, dont le rôle est beaucoup plus relevé dans les contes que dans les fables où son sort constant est celui de la dupe. Maître lièvre dupe toujours en spéculant sur les défauts de ceux à qui il a affaire: gourmandise ou vanité. C'est un psychologue averti; en dépit de sa faiblesse il vainc invariablement et c'est peut-être à cause de cette faiblesse même qu'on l'a opposé à l'hyène forte et brutale pour le piquant du contraste. Son triomphe, devient de ce fait, encore plus significatif que celui du renard sur le loup dans les fabliaux de notre pays.

Vis-à-vis de l'homme, c'est en ami qu'il se comporte toujours[109]. Il en serait fort mal récompensé s'il était d'un naturel confiant mais sire lièvre escompte d'avance l'ingratitude de son obligé, ce qui lui permet d'en esquiver les manifestations.

Note 109:[ (retour) ] Voir Arcin, (L'homme le caïman et le lapin, op. cit.) et Mgr Bazin (Le caïman Dict. Bambara).

Le lièvre est souvent figuré, la kora en main. Serait-il une personnification du griot rusé tandis que l'hyène serait celle du pitre de bas étage: le founé opposé au diéli? Ce point serait assez intéressant à élucider; mais je n'ai pas d'éléments d'appréciation assez sûrs pour me prononcer là-dessus.